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9/26/2007

Lacan : le suicide mérite objection

Le 4 novembre 1971, Lacan parle à Ste Anne de la jouissance (extraits). Il y a quelques indications à propos du suicide :

1- Le sujet rate toujours la jouissance

2- c’est ce que Freud évoque sous le nom de : « instinct de mort »

3- le seul acte qui pourrait être achevé du point de vue de la jouissance serait le suicide

4- mais, il n’y a pas d’acte qui réussisse du point de vue de la jouissance (ni de discours qui ne soit pas du semblant)

5- qu’un acte soit raté est la condition d’un semblant de réussir

6- ce en quoi le suicide « mérite objection »

7- on n’a pas besoin que ça reste une tentative pour que ce soit de toute façon raté

8- le suicide est un acte raté du point de vue de la jouissance

Petite précision : à cette époque, Lacan s’attache à penser le réel comme ce qui échappe à la symbolisation, au discours et au semblant. Cela le conduit à en déduire que le rapport sexuel est un semblant (il n’y a pas de rapport sexuel).

Deux remarques après la lecture de ce passage :

1- il n’y a pas d’acte suicidaire qui ne soit pas du semblant (de l'ordre symbolique)

2- sauf peut-être pour les moines Boudhistes ?

6/27/2007

Le suicide de l’affranchi

Dans « L’agressivité en psychanalyse », Lacan nous donne une piste « latérale » quand au suicide.

C’est un texte écrit à une époque où il n’a pas encore formulé son schéma L, ni sa notion d’objet petit a. Par contre, la dimension d’un imaginaire symétrique entre les individus est présente dans le texte. C’est la dimension lacanienne de « l’espace ». « L’espace » étant la relation de soi à l’autre.

Il indique que nous nous développons par l’autre. Par exemple, dans la cours de récréation de l’école, un enfant peut appréhender la douleur en s’imaginant à la place de l’écolier qui souffre à ses côtés.

La dimension de l’espace est articulée à ses enjeux politiques.

Lacan se permet même une sorte de prévision pour l’humanité. La dégradation de l’idéal du moi et du surmoi conduit à la promotion du moi qui va exercer une tyrannie appuyée par la psychotechnique. Ce sont les tests désormais généralisés dans les magazines : êtes-vous fidèle ? Cigale ou fourmi ? Un bobo ? Un roi de l’incruste ?

Ces tests s’appuient sur une idéologie selon laquelle il s’agirait de développer une confiance en soi très idéalisée de nos jours. Lacan a montré que l’affirmation de soi remplace la défaite historique des structures patriarcales de la civilisation européenne du XVIII ème siècle.

Tout cela ne peut produire que des individus au service des « conducteurs de bolides et de surveillants de centrales régulatrices ». Ayant voulu la science à son service, l’homme subit sa tyrannie. Il devient l’esclave des machines qu’il a crée.

Lacan compare cette tyrannie de la promotion du moi au « grand frelon ailé » des passions évoquées d’abord par Platon. C’est une passion qui nous pique.

Nous sommes entraînés dans un dérèglement complet, ce frelon fait naître en nous un amour qui préside aux désirs oisifs et prodigues, nous implante l'aiguillon de l'envie, « alors ce chef de l'âme, escorté par la démence, est pris de transports furieux, et s'il met la main sur des opinions ou des désirs tenus pour sages et gardant encore quelque pudeur, il les tue ou les boute hors de chez lui, jusqu'à ce qu'il en ait purgé son âme et l'ait emplie de folie étrangère ».

Donc la passion du moi se trouve au-delà du principe de plaisir. Il ne s’agit plus de se satisfaire d’un petit chez soi en charentaises, la passion du moi nous inocule l’envie des grandes propriétés de Los Angeles.

Il ne faut pas croire que le narcissisme soit un « instinct de conservation ». Aboutissant à notre esclavage aux machines, sa nature est mortelle. Il révèle notre dépendance aux organes dont nous craignons la perte. Les organes étant ce que nous utilisons comme une machine. C’est la raison pour laquelle la peur de la mort qui accompagne la promotion du moi, ne cache que la peur de l’atteinte, de la « lésion » du corps.

Mais, le rêve d’un individu triomphant réalise un isolement de l’âme « parent » de notre déréliction originelle. Le laissé en plan où comme enfant, nous étions livrés au monde sans secours. Tout cela recouvrant la « dimension de l’angoisse ». Un deuxième dimension, majeure pour Lacan.

Lacan souligne le rapport de ces deux dimensions, en « tension subjective » l’une avec l’autre : l’espace et l’angoisse. Les individus cherchent à maitriser « l’espace » de l’autre ; l’angoisse souligne notre déréliction originelle.

Pour conclure que : « À la croisée seulement de ces deux tensions, devrait être envisagée cette assomption par l’homme de son déchirement originel, par quoi l’on peut dire qu’à chaque instant il constitue son monde par son suicide, et dont Freud eut l’audace de formuler l’expérience psychologique si paradoxale qu’en soit l’expression en termes biologiques, soit comme « instinct de mort ». Chez l’homme « affranchi » de la société moderne, voici que ce déchirement révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde. (…) C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ».

A ce niveau, le suicide est élevé par Lacan à la hauteur d’un concept ontologique au principe de notre existence. Lacan l’articule étroitement avec la condition humaine des individus plongés dans la modernité et ses enjeux politiques et sociaux dont ils peuvent s’affranchir. Ce genre de « suicide » devient un mode de constitution du monde par le sujet. A chaque occasion de sa vie, le sujet est susceptible de rencontrer sa déréliction originelle.

La constitution du monde par notre « suicide » doit être pensée à la croisée des deux tensions de « l’espace » et de l’angoisse. Ce n’est pas une indication directe sur le suicide en tant que tel. Par une voie « latérale », cela sonne comme une indication épistémologique, un programme d’étude agrémenté d’une orientation dans le travail à mener pour approcher ce que serait le suicide.

Loin de penser que le suicide soit une solution, Lacan, au contraire, conçoit cela comme le temps inaugural au moment duquel le sujet a le choix entre sa perte ou son assomption dans le monde. Ainsi conceptualisé, le suicide ontologique lacanien parait être plus un choix éthique entre « l’espace » et l’angoisse qu’un irréductible fatalisme.

Platon, La république, livre IX, 571-592

Lacan J, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), Ecrits, Paris, PUF, 1966, p. 101-124

5/11/2007

L’amour est une forme de suicide

Je viens de relire un petit passage du séminaire I de Jacques Lacan. Concis et instructif.

Il s’agit d’une discussion entre Lacan et Hyppolite.

En résumé, la dialectique spéculaire (la relation à l’autre), introduit deux choses et d’un même coup :

1 – la mort du sujet du fait que la relation à l’autre soumet ce sujet au x de la vie éternelle

2 – une relation à l’autre mortelle. L’autre confond l’image du maître et avec l’image de la mort pour autant que le sujet y est soumis

Conclusion logique : quand l’homme fait l’amour, il veut par l’autre sa propre mort. Le sujet se donne la mort et il le sait.

L’amour est une forme de suicide.

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Ecrits techniques

Lacan J., Séminaire 1953-1954, leçon XIII du 7 avril 1954, version AFI, extrait

« LACAN - Enfin le réel, comme de bien entendu, malgré qu'il soit là, en deçà du miroir, qu'y a-t-il au-delà? Nous avons déjà vu qu'il y a cet imaginaire primitif de la dialectique spéculaire avec l'autre, qui est absolument fondamental. Alors, sou­lignons au passage que nous pouvons dire, en deux sens, qu'elle introduit déjà la dimension mortelle de l'instinct de mort, dimension de la destrudo

1. en tant qu'elle participe de ce qu'a d'irrémédiablement mortel pour l'individu tout ce qui est de l'ordre de la captation libidinale, pour autant qu'elle est en fin de compte soumise à cet x de la vie éternelle;

2. c'est ce que je crois qui est le point important mis en relief par la pensée de Freud, c'est là aussi ce qui n'est pas complètement distingué dans ce qu'il nous apportait dans Au-delà du principe du plaisir, c'est que l'instinct de mort prend chez l'homme une autre signification précisément en ceci que sa libido est originellement en quelque sorte contrainte de passer par une étape imaginaire. De plus, cette image d'image, si vous voulez, s'explique justement, c'est tout le guidage pour lui de l'atteinte à la maturité de la libido à cette adéquation de la réalité de l'imaginaire qu'il y aurait en prin­cipe par hypothèse, après tout, qu'en savons-nous ?

Chez l'animal, dont il semble, et de toujours, qu'elle est tellement plus évidente que c'est de là même qu'est sorti le grand fantasme de la natura mater, de l'idée même de la nature, que l'homme par rapport à cela se représente son inadéquation originelle par quelque chose qui s'exprime de mille façons, même tout à fait objectivable dans son être, toute spéciale impuissance dès l'origine de sa vie. Cette prématuration de la naissance, ce n'est pas les psychanalystes qui l'ont inventée. Il est évident histologiquement qu'au moins cet appa­reil nerveux qui joue dans l'organisme ce rôle, encore sujet à discussion, est inachevé à sa naissance. C'est pour autant qu'il a à rejoindre l'achève­ment de sa libido avant d'en rejoindre l'objet que s'introduit cette faille spéciale qui se perpétue chez lui dans cette relation alors à un autre, infi­niment plus mortelle pour lui que pour tout autre animal, et qui confond cette « image du maître », qui est, en somme, ce qu'il voit sous la forme de l'image spéculaire, alors, qu'il confond d'une façon tout à fait authentique, qu'il peut nommer, avec l'image de la mort. Il peut être en présence du maître absolu, il y est originellement, qu'on le lui ait enseigné ou pas, pour autant qu'il est déjà soumis à cette image.

HYPPOLITE - L'animal est soumis à la mort quand il fait l'amour, mais il n'en sait rien.

LACAN - Tandis que l'homme, lui, le sait; il le sait, et il l'éprouve.

HYPPOLITE - Cela va jusqu'à dire que c'est lui qui se donne la mort; il veut par l'autre sa propre mort.

LACAN - Nous sommes bien tous d'accord que l'amour est une forme de suicide ».

3/30/2007

La mort est une pensée, vidéo de Lacan

Jacques Lacan à Louvain

1972

Un petit passage de l’intervention de Lacan à Louvain est assez instructif sur sa position philosophique sur la mort. La mort est un produit de la pensée et de la croyance. Dans le fond, le problème pour le suicide serait de trop y croire. Lacan est à l’opposé de Cioran (« la vie est supportable uniquement avec l'idée qu'on puisse la quitter quand on veut »).

Lacan : « La mort… est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir, bien sûr. Ca vous soutient ! Si vous n’y croyez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira… est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ? Néanmoins, ce n’est qu’un acte de foi. Le comble du comble, c’est que vous n’en êtes pas sûr ! Pourquoi il n’y en aurait pas un ou une qui vivrait jusqu’à cent cinquante ans. Mais, enfin quand même, c’est là que la foi reprend sa force.

Alors au milieu de ça, vous savez je que je vous dis là, c’est parce que…et bien, c’est que j’ai vu ça, hein. Il y a une de mes patientes, il y a très longtemps, de sorte qu’on en entendra plus parler, sans ça, je ne raconterais pas son histoire. Elle a rêvé un jour, comme ça, que « l’existence rejaillirait toujours d’elle-même » ! Le rêve pascalien d’une infinité de vie se succédant à elles-mêmes sans fin possible. Elle s’est réveillée presque folle ! Elle m’a raconté ça, bien sûr que je ne trouvais pas ça drôle. Seulement voilà, la vie, ça s’est solide. C’est sur quoi nous vivons justement. La vie alors, dès qu’on commence à en parler comme telle. Bien sûr, nous vivons, ça c’est pas douteux, on s’aperçoit même à chaque instant. Il s’agit de la pensée, prendre la vie comme concept ».