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12/16/2007

Les « indicateurs fiables » du suicide ?

Xavier Bertrand, le ministre du travail (ex ministre de la santé au moment des suicides chez Renault) fait sa pub sur le dos du suicide. Il affiche sa volonté de « comprendre ». La belle âme…

Mais, il ne faut pas oublier que le fond social de la question du suicide est politique. Une commission doit rendre ses conclusions. Dirigé par un comportementaliste, le Pr Légeron, on sait déjà quelles seront les conclusions de cette commission : ces suicides, c’est le stress ! Résultat : le ministre et ses experts commis par l’état, pourront dire que le marché, l’industrie automobile, la recherche du profit, le malaise dans le travail, etc… n’y sont pour rien dans ces suicides chez Renault.

Notons le cynisme du vœu pieux de comprendre : la demande des syndicats n’est pas satisfaite. Le lien entre le suicide et le travail n’est toujours reconnu par l’état. C’est même le contraire : le médecin du travail de Renault a été licencié à la suite de son « intervention sur la prévention des risques psycho-sociaux » d’après la CGT.

Pendant ce temps, il faut toujours plus évaluer et mesurer. Le ministre veut des « indicateurs fiables et reconnus pour mieux détecter le stress au travail ».

Et oui, sans chiffres, comment savoir si l’entreprise fait du profit ?

Et puis, sans « indicateurs fiables » comment remplir une grille d’échelle comportementale ? Ce serait tout de même assez dramatique que la commission de Légeron ne puisse faire son travail…

8/23/2007

Cher Brice H.: attention au suicide...

Se retrouver expatrié, avec ou sans papiers, n'est certainnement pas l'expression d'un choix libre. On y est poussé car on n'y voit pas d'autre solution. Alors, si cette solution devient à son tour impossible, que reste-t-il ? Un rapport de la Croix-Rouge au Danemark indique que l'année dernière, "41 des 2 415 demandeurs d'asile hébergés dans les neuf centres de la Croix-Rouge danoise ont tenté de se suicider". Le problème se situe à un niveau européen. Ce qui n'empêche pas le cynisme en politique, même en France. Le téléchargement de l'article étant impossible, je le recopie ci-dessous.

Au Danemark, le désespoir des réfugiés...

Depuis 2001, sous la pression de l’extrême droite, le pays a durci sa politique d’immigration.

La route qui mène au centre de réfugiés de Kongelund, à une douzaine de kilomètres de l’aéroport international de Copenhague, est interminable. Après une longue ligne droite à travers champs, le bus s’arrête enfin devant des bâtiments préfabriqués blancs. Pas de portail, ni de garde à l’entrée. Les demandeurs d’asile peuvent aller et venir à leur guise. Seul le vrombissement assourdissant des avions, qui survolent le centre en permanence, rappelle le retour qui attend les trois quarts des résidents du centre, déboutés par les autorités danoises. Troubles mentaux. Il y a quelques semaines, un homme a tenté de mettre fin à ses jours en avalant un tube de comprimés. Sans l’intervention du gardien de nuit, il serait mort. Rien d’exceptionnel, puisque l’an dernier 41 des 2 415 demandeurs d’asile hébergés dans les neuf centres de la Croix-Rouge danoise ont tenté de se suicider. Un taux trois fois plus élevé qu’en 2001. Le docteur Ebbe Munk-Andersen, médecin chef à la Croix-Rouge, constate en outre une augmentation des troubles mentaux, tels que la dépression, la schizophrénie et le stress post-traumatique. Il affirme y voir «le résultat de l’attente interminable et des ­restrictions qui pèsent sur la vie des réfugiés». Ce phénomène, observe-t-il, s’est aggravé depuis 2001 avec l’arrivée au pouvoir du parti libéral (Venstre) et de son allié au parlement, le Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti). A plusieurs reprises, la formation d’extrême droite a su monnayer son soutien au ­gouvernement, poussant à un durcissement de la politique d’immigration et d’asile. «Nous avions de gros problèmes d’intégration et c’était la seule façon de les ­résoudre», justifie Irene Simonsen, députée libérale en charge des questions d’im­­mi­gration. Résultat : un millier de personnes ont obtenu l’asile en 2006, contre plus de 6 000 en 2001. La moitié des demandes étaient approuvées il y a six ans contre moins de 20 % aujourd’hui. Du coup, l’attente se prolonge dans les centres pour ceux qui refusent de rentrer chez eux. Alors qu’ils y restaient un an en moyenne en 2001, ils y passent aujourd’hui souvent quatre ans, voire plus. C’est le cas, notamment, des Irakiens, dont seuls 7 % ont obtenu l’asile en 2006. «Ce qui est incroyable, remarque Tue Magnussen, porte-parole du Centre de réhabilitation des victimes de la torture, c’est que le Danemark, qui participe à la guerre en Irak, y envoie des troupes supplémentaires, mais les Irakiens sont priés de rentrer chez eux, sous prétexte que Saddam est mort.» Le centre de Kongelund accueille les personnes les plus mal en point. Il a mauvaise réputation chez les demandeurs d’asile. «Quand on leur propose une place, ils commencent par refuser», explique son directeur, Michael Ehrenfels. Mais, précise-il, «s’ils pensent qu’un séjour à Kongelund peut les aider à rester au Danemark, alors ils finissent par venir, ce qui montre l’ampleur de leur désespoir». Une tentative de suicide ou une maladie grave dans la famille peut «suffire» à l’obtention de la protection humanitaire. Jytte Børgesen, infirmière à Kongelund, est désemparée : «Comment peut-on les aider quand nous ne pouvons pas leur offrir la seule chose qu’ils veulent vraiment, c’est-à-dire l’asile ?» Citoyenneté. Selon le docteur Ebbe Munk-Andersen, les médecins se retrouvent dans une situation extrêmement délicate : de leur diagnostic dépend l’avenir du demandeur d’asile. «Certains proposent même de l’argent à leur médecin pour qu’il les ­déclare suicidaire.» Des collègues cèdent. Pas contre une rémunération, s’empresse-t-il d’ajouter, mais parce qu’ils estiment que «les exigences humanitaires passent avant leur devoir professionnel». Ebbe Munk-Andersen comprend, mais regrette que leur crédibilité en pâtisse. D’autant que, une fois l’asile humanitaire accordé, rien n’est gagné. Tous les six mois, les réfugiés doivent se soumettre à un contrôle médical. Un diagnostic ­favorable et c’est le retour à la case départ. Au bout de sept ans seulement, ils pourront demander la citoyenneté danoise. Mais il leur faudra encore passer un test de langue et de connaissance du Danemark. Or, si les pers­onnes souffrant d’une ­dépression aiguë peuvent bénéficier d’une exemption, les victimes de stress post-traumatiques doivent passer le test. Cette politique fait l’objet de vives critiques de la part notamment de l’ancien Commissaire européen aux droits de l’homme, Alvaro Gil-Robles, mais aussi du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Le Danemark refuse de revoir sa copie. «Nous préférons aider les gens chez eux plutôt qu’au Danemark», déclare Irene ­Simonsen. Pourtant, si l’aide publique au développement consentie par Copenhague représentait 1,06 % du PIB danois en 2000, elle n’atteint plus aujourd’hui que 0,8 %. Au Danemark, la résistance s’organise. Plus de 60 000 personnes ont ainsi signé une pétition qui réclame une amnistie pour les demandeurs d’asile arrivés il y a au moins trois ans. Ils seraient environ 800. Le Centre de réhabilitation des victimes de la torture soutient l’initiative. «Nous savons que plus l’attente se prolonge dans les centres, plus les réfugiés sont malades, et plus il est difficile de les soigner», explique Tue Magnussen. Un message qui n’est pas parvenu à infléchir les autorités de Copenhague.

7/18/2007

Un suicide au travail signale une situation déjà assez dégradée

Dominique Chouanière a été interviewée par Le Monde au sujet du dernier suicide chez Peugeot. A chaud, il est bien difficile de tenir un discours exact ou d’avancer des idées cohérentes. Surtout quand justement, nous ne savons rien de la personne qui s’est tuée chez Peugeot.

Alors tout est possible, les questions sont ouvertes et peuvent porter sur à peu près n’importe quoi. Il y a une sorte d’impossibilité à répondre à ces interrogations. Le nombre de suicide au travail est-il en augmentation ? Chouanière ne le sait pas, ce qui semble être une réponse plutôt honnête.

Elle indique des choses assez intéressantes à propos de la base EPICEA, un fichier de statistique d’accident du travail.

Dans ce fichier, le suicide est très peu représenté. Il y a à ça plusieurs obstacles.

D’abord reconnaitre un décès comme suicide.

Puis, le déclarer comme accident.

Deux choses qui ne sont pas si évidentes quand on consulte ce fichier.

Une consultation rapide de ce fichier indique tout de même 17 cas de suicide au travail (pour 15 000 cas d'accidents du travail survenus, depuis 1990, à des salariés du régime général de la Sécurité sociale).

Ce qui est frappant : il s’agit souvent d’accidents dans des entreprises du bâtiment, il y a plusieurs suicides lors de déplacements avec le véhicule de service (accident de la route délibéré) et surtout, plusieurs des cas signalés avaient annoncé leur intention à leurs collègues ou alors leur souffrance morale était connue de ces collègues.

Ce fichier de la base EPICEA montre des lacunes évidentes. Mais il a le mérite d’exister.

Les motifs psychologiques et sociaux y sont très largement absents. Pourtant, ils existent bel et bien. L’un des cas signalés est celui d’un intérimaire qui assassine le gérant avant de se suicider en prison. Une autre appréhendait son départ à la retraite. Les suicides répétés chez Renault, Peugeot et EDF l’indiquent.

Chouaniere propose plusieurs types de réponses.

1- il faut une communication en interne dans l’entreprise qui permette d’énoncer la gravité de la situation, qui reconnaisse la possibilité que le travail soit en cause dans ce passage à l’acte quand il a lieu au travail car « c’est ouvrir la possibilité d’une solution pour que les conditions s’améliorent ».

2- Organiser la prise en charge des collègues du suicidé (débriefing, cellule d’écoute, consultation individuelles)

3- Enquêter sur la situation, l’évènement, déclarer le décès comme accident du travail. C’est une démarche réglementaire pour les entreprises. Le chef d’entreprise a obligation d’évaluer tous les risques professionnels, y compris les risques psycho-sociaux. Et donc de mettre en place des plans d’actions pour réduire les facteurs déclenchant du passage à l’acte.

La conclusion s’impose : plus il y aura de déclarations de suicide au travail comme accident du travail, plus ce problème sera pris en compte par nos responsables de la politique sanitaire. Car il n’est pas vrai de prétendre que la prévention n’existe pas quand il n’y a pas d’éléments matériels à modifier dans l’entreprise comme le dit Chouanière (machine dangereuse, condition de circulation, etc…). Un suicide sur le lieu du travail signifie qu’il s’agit d’une situation déjà assez « dégradée ». C’est-à-dire que si ce suicide est lié aux pratiques managériales de la direction, la situation est déjà assez ancienne et suffisamment perturbante pour avoir déclenché le passage à l’acte. D. Chouanière est médecin épidémiologiste et chef du projet sur le thème "stress au travail" à l'INRS (Institut national de recherche et de sécurité).

On peut écouter l’interview à :

http://www.lemonde.fr/web/panorama/0,11-0@2-3224,32-936580,0.html?xtor=RSS-3234

http://www.lemonde.fr/web/panorama/0,11-0@2-3224,32-936580@1-7631,0.html

http://www.lemonde.fr/web/panorama/0,11-0@2-3224,32-936580@1-7632,0.html

6/28/2007

Le travail chez Peugeot, Renault et Chinon : le lieu du suicide

Quand au suicide au travail, Annie Thébaud-Mony1 vient d’en appeler à la mobilisation !

Prenant les mesures de son analyse des suicides qui ont eu lieu chez Renault, chez Peugeot et à Chinon, elle souhaite une « alliance constituée de militants des mouvements sociaux, de scientifiques et de professionnels de la santé, de juristes et d’avocats, de journalistes et de documentaristes » pour « briser l’impunité des industriels et actionnaires responsables de nombre de dommages dans le monde ». Elle suggère aussi la création d’un tribunal pénal international du travail devant lequel traduire ceux qui « transforment le travail en un lieu de violence et de mort ». Ce faisant, elle promeut le droit à « l’intégrité » (de la personne, pas seulement du corps) contre laquelle personne ne peut porter atteinte.

Le recours récent de Renault contre le classement comme accident du travail du premier des trois suicides de salariés du Technoncentre de Guyancourt par la caisse d’assurance maladie des Hauts-de-Seine y contribue certainement. Las !

La démarche de la direction de Renault dénonce son refus : où irions-nous si une direction, si importante pour l’économie française, était condamnée ? Ghosn devrait alors revoir sa politique managériale ? On pourrait enfin se rendre compte de l’horreur que la productivité exerce sur les hommes ?

L’argumentaire de Thébaud-Mony est intéressant.

Elle commence bien sûr à rappeler les raisons pour lesquelles l’organisation du travail met les employés dans une impasse. Le recours à la sous-traitance déresponsabilise la direction au moment même où l’on demande aux cadres de réussir des objectifs qui leurs sont imposés et sur lesquels ils n’ont aucun pouvoir.

Une analyse déjà énoncée en 1995 pour Chinon, (8 suicides cette année-là), et même bien avant par Valeri Legassov pour Tchernobyl : il critiquait la carence de gestion de la sûreté due en particulier à trois choses. La violation des règles de protection au nom de la productivité, le manque d’esprit critique des ingénieurs et l’impréparation du personnel en cas d’accident grave. Et bien ces critiques sont très proches de celles qui peuvent être faites à l’encontre de Chinon où règne la « gestion de l’emploi par la dose », suggère Thébaud-Mony.

Puis, Thébaud-Mony en vient à la dimension juridique de la question du suicide au travail. Il y a deux plans : le civil et le pénal.

Pour le civil, c’est l’article L 411.1 du code de la santé publique qui prévaut. C’est à ce niveau que se situe la procédure en cours chez Renault2. Car il y a une impasse : l’organisation du travail elle-même. La sous-traitance sépare le lieu de la direction du travailleur du lieu de travail. Le système de la sous-traitance permettrait justement à la direction de se soustraire au L 411.1 !

Pour le pénal, Thébaud-Mony allègue la possibilité de recourir à l’article 223-13 du code pénal3. Ce qui devrait se traduire par une mise en examen des responsables.

Voilà comment Thébaud-Mony explique la tendance des employeurs à affirmer qu’ils n’y sont pour rien dans cette vague de suicide.

Pourtant, ces employeurs ne devraient-il pas être tenus d’en apporter la preuve devant la justice, alors que dans le cas du code de la santé publique, c’est à la victime ou à l’entourage d’apporter cette preuve ?

Pour la psychanalyse, ces questions d’organisation du travail paraissent légèrement hors sujet. Car jusqu’à maintenant, il manque les témoignages des concernés. C’est-à-dire qui ne se contentent pas de généralités et qui permettent de se faire une idée plus précise de l’enjeu tel qui s’énonce pour le sujet.

1- sociologue, directrice de recherche à l’INSERM, « Le travail, lieu de violence et de mort », Le monde diplomatique, juillet 2007

2- L’article L411.1 qualifie « [d’]accident du travail quelle qu’en soit la cause, l’accident survenu par le fait ou à l’occasion du travail à toute personne salariée ou travaillant à quelque titre que ce soit pour un ou plusieurs employeurs ou chefs d’entreprise ».

3- L’article 223-13 du CP institue le crime de « provoquer au suicide » : « le fait de provoquer au suicide d’autrui est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende lorsque la provocation a été suivie du suicide ou d’une tentative de suicide ».

6/27/2007

Le suicide de l’affranchi

Dans « L’agressivité en psychanalyse », Lacan nous donne une piste « latérale » quand au suicide.

C’est un texte écrit à une époque où il n’a pas encore formulé son schéma L, ni sa notion d’objet petit a. Par contre, la dimension d’un imaginaire symétrique entre les individus est présente dans le texte. C’est la dimension lacanienne de « l’espace ». « L’espace » étant la relation de soi à l’autre.

Il indique que nous nous développons par l’autre. Par exemple, dans la cours de récréation de l’école, un enfant peut appréhender la douleur en s’imaginant à la place de l’écolier qui souffre à ses côtés.

La dimension de l’espace est articulée à ses enjeux politiques.

Lacan se permet même une sorte de prévision pour l’humanité. La dégradation de l’idéal du moi et du surmoi conduit à la promotion du moi qui va exercer une tyrannie appuyée par la psychotechnique. Ce sont les tests désormais généralisés dans les magazines : êtes-vous fidèle ? Cigale ou fourmi ? Un bobo ? Un roi de l’incruste ?

Ces tests s’appuient sur une idéologie selon laquelle il s’agirait de développer une confiance en soi très idéalisée de nos jours. Lacan a montré que l’affirmation de soi remplace la défaite historique des structures patriarcales de la civilisation européenne du XVIII ème siècle.

Tout cela ne peut produire que des individus au service des « conducteurs de bolides et de surveillants de centrales régulatrices ». Ayant voulu la science à son service, l’homme subit sa tyrannie. Il devient l’esclave des machines qu’il a crée.

Lacan compare cette tyrannie de la promotion du moi au « grand frelon ailé » des passions évoquées d’abord par Platon. C’est une passion qui nous pique.

Nous sommes entraînés dans un dérèglement complet, ce frelon fait naître en nous un amour qui préside aux désirs oisifs et prodigues, nous implante l'aiguillon de l'envie, « alors ce chef de l'âme, escorté par la démence, est pris de transports furieux, et s'il met la main sur des opinions ou des désirs tenus pour sages et gardant encore quelque pudeur, il les tue ou les boute hors de chez lui, jusqu'à ce qu'il en ait purgé son âme et l'ait emplie de folie étrangère ».

Donc la passion du moi se trouve au-delà du principe de plaisir. Il ne s’agit plus de se satisfaire d’un petit chez soi en charentaises, la passion du moi nous inocule l’envie des grandes propriétés de Los Angeles.

Il ne faut pas croire que le narcissisme soit un « instinct de conservation ». Aboutissant à notre esclavage aux machines, sa nature est mortelle. Il révèle notre dépendance aux organes dont nous craignons la perte. Les organes étant ce que nous utilisons comme une machine. C’est la raison pour laquelle la peur de la mort qui accompagne la promotion du moi, ne cache que la peur de l’atteinte, de la « lésion » du corps.

Mais, le rêve d’un individu triomphant réalise un isolement de l’âme « parent » de notre déréliction originelle. Le laissé en plan où comme enfant, nous étions livrés au monde sans secours. Tout cela recouvrant la « dimension de l’angoisse ». Un deuxième dimension, majeure pour Lacan.

Lacan souligne le rapport de ces deux dimensions, en « tension subjective » l’une avec l’autre : l’espace et l’angoisse. Les individus cherchent à maitriser « l’espace » de l’autre ; l’angoisse souligne notre déréliction originelle.

Pour conclure que : « À la croisée seulement de ces deux tensions, devrait être envisagée cette assomption par l’homme de son déchirement originel, par quoi l’on peut dire qu’à chaque instant il constitue son monde par son suicide, et dont Freud eut l’audace de formuler l’expérience psychologique si paradoxale qu’en soit l’expression en termes biologiques, soit comme « instinct de mort ». Chez l’homme « affranchi » de la société moderne, voici que ce déchirement révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde. (…) C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ».

A ce niveau, le suicide est élevé par Lacan à la hauteur d’un concept ontologique au principe de notre existence. Lacan l’articule étroitement avec la condition humaine des individus plongés dans la modernité et ses enjeux politiques et sociaux dont ils peuvent s’affranchir. Ce genre de « suicide » devient un mode de constitution du monde par le sujet. A chaque occasion de sa vie, le sujet est susceptible de rencontrer sa déréliction originelle.

La constitution du monde par notre « suicide » doit être pensée à la croisée des deux tensions de « l’espace » et de l’angoisse. Ce n’est pas une indication directe sur le suicide en tant que tel. Par une voie « latérale », cela sonne comme une indication épistémologique, un programme d’étude agrémenté d’une orientation dans le travail à mener pour approcher ce que serait le suicide.

Loin de penser que le suicide soit une solution, Lacan, au contraire, conçoit cela comme le temps inaugural au moment duquel le sujet a le choix entre sa perte ou son assomption dans le monde. Ainsi conceptualisé, le suicide ontologique lacanien parait être plus un choix éthique entre « l’espace » et l’angoisse qu’un irréductible fatalisme.

Platon, La république, livre IX, 571-592

Lacan J, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), Ecrits, Paris, PUF, 1966, p. 101-124

5/11/2007

L’amour est une forme de suicide

Je viens de relire un petit passage du séminaire I de Jacques Lacan. Concis et instructif.

Il s’agit d’une discussion entre Lacan et Hyppolite.

En résumé, la dialectique spéculaire (la relation à l’autre), introduit deux choses et d’un même coup :

1 – la mort du sujet du fait que la relation à l’autre soumet ce sujet au x de la vie éternelle

2 – une relation à l’autre mortelle. L’autre confond l’image du maître et avec l’image de la mort pour autant que le sujet y est soumis

Conclusion logique : quand l’homme fait l’amour, il veut par l’autre sa propre mort. Le sujet se donne la mort et il le sait.

L’amour est une forme de suicide.

_______________

Ecrits techniques

Lacan J., Séminaire 1953-1954, leçon XIII du 7 avril 1954, version AFI, extrait

« LACAN - Enfin le réel, comme de bien entendu, malgré qu'il soit là, en deçà du miroir, qu'y a-t-il au-delà? Nous avons déjà vu qu'il y a cet imaginaire primitif de la dialectique spéculaire avec l'autre, qui est absolument fondamental. Alors, sou­lignons au passage que nous pouvons dire, en deux sens, qu'elle introduit déjà la dimension mortelle de l'instinct de mort, dimension de la destrudo

1. en tant qu'elle participe de ce qu'a d'irrémédiablement mortel pour l'individu tout ce qui est de l'ordre de la captation libidinale, pour autant qu'elle est en fin de compte soumise à cet x de la vie éternelle;

2. c'est ce que je crois qui est le point important mis en relief par la pensée de Freud, c'est là aussi ce qui n'est pas complètement distingué dans ce qu'il nous apportait dans Au-delà du principe du plaisir, c'est que l'instinct de mort prend chez l'homme une autre signification précisément en ceci que sa libido est originellement en quelque sorte contrainte de passer par une étape imaginaire. De plus, cette image d'image, si vous voulez, s'explique justement, c'est tout le guidage pour lui de l'atteinte à la maturité de la libido à cette adéquation de la réalité de l'imaginaire qu'il y aurait en prin­cipe par hypothèse, après tout, qu'en savons-nous ?

Chez l'animal, dont il semble, et de toujours, qu'elle est tellement plus évidente que c'est de là même qu'est sorti le grand fantasme de la natura mater, de l'idée même de la nature, que l'homme par rapport à cela se représente son inadéquation originelle par quelque chose qui s'exprime de mille façons, même tout à fait objectivable dans son être, toute spéciale impuissance dès l'origine de sa vie. Cette prématuration de la naissance, ce n'est pas les psychanalystes qui l'ont inventée. Il est évident histologiquement qu'au moins cet appa­reil nerveux qui joue dans l'organisme ce rôle, encore sujet à discussion, est inachevé à sa naissance. C'est pour autant qu'il a à rejoindre l'achève­ment de sa libido avant d'en rejoindre l'objet que s'introduit cette faille spéciale qui se perpétue chez lui dans cette relation alors à un autre, infi­niment plus mortelle pour lui que pour tout autre animal, et qui confond cette « image du maître », qui est, en somme, ce qu'il voit sous la forme de l'image spéculaire, alors, qu'il confond d'une façon tout à fait authentique, qu'il peut nommer, avec l'image de la mort. Il peut être en présence du maître absolu, il y est originellement, qu'on le lui ait enseigné ou pas, pour autant qu'il est déjà soumis à cette image.

HYPPOLITE - L'animal est soumis à la mort quand il fait l'amour, mais il n'en sait rien.

LACAN - Tandis que l'homme, lui, le sait; il le sait, et il l'éprouve.

HYPPOLITE - Cela va jusqu'à dire que c'est lui qui se donne la mort; il veut par l'autre sa propre mort.

LACAN - Nous sommes bien tous d'accord que l'amour est une forme de suicide ».

3/24/2007

L’aliénation sociale : suites des suicides chez Renault n° 2

Dans le précédent post, nous avons vu l’exemple raconté par Dejours d’un ingénieur pris dans une « aliénation sociale ».

J’ai eu l’occasion de recevoir une directrice des ressources humaines qui s’est trouvée dans une situation aliénante analogue. Elle a pu m’expliquer comment lui est venue l’idée de se mettre un pistolet sur la tempe pour se mettre « une balle dans le buffet ».

Dans son travail, elle ne trouvait pas d’issue. Entre les directives de son patron, les demandes de ses employés, sa propre conception de la « gestion du personnel », cette femme ne parvenait pas à trouver sa place.

Agathe a six mois quand son frère ainé décède. Dans leur douleur, ses parents mettent au jour sa sœur cadette : « la fille au beau visage » qui devient la préférée de sa maman. Les dés sont jetés, Agathe ne satisfait pas le vœu de ses parents, elle n’est « pas la bonne », il en faut une autre. La loi du désir de sa mère est d’avoir un « beau visage ». Nous allons voir à quel point cette loi est implacable !

Jeune adulte, Agathe réalise qu’elle est rejetée de sa famille. Elle est la seule à réussir des études brillantes qu’elle doit financer elle-même. Sa famille ne lui donne pas d’argent, par contre, Agathe doit payer son indépendance. Moyen en quoi, elle devient la seule femme à travailler dans cette famille. La pression venant de sa mère s’accentue. Maintenant qu’Agathe travaille, sa mère lui réclame de l’argent.

Agathe décide de « ne pas lâcher ». Elle ne cédera pas sur sa position. Celle que sa famille a lâché pendant ses études, décide de ne plus rien leur lâcher. C’est la solution qu’Agathe avait jusque là trouvée pour soutenir le désir de sa mère de lui rembourser la dette de son indépendance. L’isolement d’Agathe s’accentue, elle se sent de plus en plus seule.

Un autre frère d’Agathe décède. C’était celui dont elle était la plus proche. Comme elle, il s’était exclu de la famille dans un mariage dramatique. Il avait du payer pour obtenir ce mariage. Il n’avait pas pu avoir d’enfants. Lors de vacances à Caen, son frère lui avait tenu des propos assez énigmatiques sur son cancer : « c’est une roulette russe », avait-il dit. Agathe avait alors pensé que ces propos cachaient quelque chose qui ne lui appartenait pas et que son frère était loin d’elle. Elle se reproche de l’avoir « lâché » en n’allant pas lui rendre visite à l’hôpital avant son décès.

Une balle dans le buffet

Peu de temps après, Agathe doit licencier dix personnes sur ordre de la direction : « je les ai sortis ». Elle devient la cible des syndicats de sa société. Le conseil d’administration est houleux, la direction s’inquiète des effets de sa décision, les actionnaires craignent un mouvement de grève. Le conseil décide de licencier celle par qui il a « sorti » les dix salariés. La situation ouvre un gouffre pour Agathe : « mon corps m’a lâché », précise-t-elle….

Il y a un préavis de grève. Très vite le PDG la convoque. « Vous n’êtes pas la bonne personne », lui dit-il. Cette phrase confirme et énonce le destin tragique d’Agathe. Agathe dont le frère est décédé et qui s’accuse de l’avoir « lâché », en n’allant pas lui parler à l’hôpital, s’entend dire qu’elle n’est pas la bonne personne et qu’on lui en préfère une autre.

C’est un parfait redoublement de son destin familial qui se répète : Agathe perd un frère, elle lâche sa famille, elle est lâchée par la direction, elle n’est pas la bonne personne. « Lâcher » est la fonction par laquelle elle avait organisé son monde. Mais, il était nécessaire que cela reste voilé.

Agathe se voit alors « se tirer une balle dans le buffet ». Une image distincte. Elle se voit littéralement avec un pistolet et le porter à la tempe[1]. Un pur retour dans le réel.

Pas la bonne

Reprenons le point où se joue son aliénation. La direction lui a demandé de licencier trois employés, cela fait partie de ses fonctions. Mais, la contestation des syndicats amène le conseil d’administration à la licencier elle. Donc, soit elle les « sort » et il y a grève, soit elle ne les « sort » pas, mais alors, elle n’est plus « la bonne » pour son PDG. C’est la direction ou le licenciement. Etre « la bonne » ou « sortir ». Il se trouve que l’expression « lâcher » par laquelle Agathe a pu s’inscrire dans sa vie familiale d’abord, puis ses études, lui revient quand le patron lui dit qu’elle n’est pas « la bonne ».

Une précision. « Pas la bonne » est proféré par l’autre, le PDG. « Lâchée » est une expression qu’elle emploie indistinctement pour parler de son frère ou de ce qui lui revient par le corps. Je pourrais même ajouter que quand le PDG lui dit qu’elle n’est pas « la bonne », cela signifie qu’il la « lâche ». Mais, justement, ce n’est pas ce qu’il a dit. « Pas la bonne » implique le « lâchage » par métonymie ainsi que le fait qu’elle n’ai pas un « beau visage » [2].

Donc, « lâcher » a le statut d’un signifiant qui manque à l’Autre et qui permet de désigner un point de réel que l’image d’une « balle dans le buffet » traduit.

Exclu dans le réel

Le retour d’un signifiant dans le réel est peut-être ce que suggère Dejours quand il précise le mode opératoire de l’ingénieur. Soit : « franchir des barrières ». Nous avons vu que ces mots lui étaient énigmatiques. Une fois les barrières marchent, l’autre pas. La « barrière levée » était un signifiant énigmatique dont le chef lui refusait la réalité. Ce n’était justement pas un signifiant représentant le sujet pour l’autre signifiant. Pas exactement. C’était un signifiant que l’autre ne lui reconnaissait pas. Du coup, l’ingénieur pouvait se demander s’il le représentait, ou même s’il existait.

Même si le « lâchage » n’avait pas une telle valeur énigmatique, il partage avec la « barrière levée » un statut d’exclusion.

L’aliénation provient de l’impossibilité par l’autre de délivrer au sujet un signifiant qui le représente[3]. « Il ne le reconnaît pas », comme le remarque Dejours. Mais, elle provient aussi de l’absence de signifiant pour représenter le sujet[4].

Ce qui prouve qu’il ne suffit pas de repérer un point aliénant. Il est aussi utile de repérer à la fois les signifiants venant de l’autre et ceux venant du sujet.


[1] - Geneviève Morel a montré l’importance des images qui aspirent comme « déterminant » de la tentation suicidaire : « Spectres et idéaux : les images qui aspirent », Clinique du suicide, Erès, 2002, p. 19- 35

[2] - par métonymie. Par exemple, trente voiles impliquent trente bateaux.

[3] - ce que Lacan appelle le « manque dans l’Autre », S de A barré

[4] - ce que Lacan appelle la division du sujet, S barré

3/19/2007

L’aliénation sociale : suites des suicides chez Renault n° 1

Pourquoi sommes-nous concernés par les suicides chez Renault ? Au-delà de ces drames répétés, il y a quelque chose de plus.

Qui n’a pas eu à se placer dans une organisation de travail comme une société, une entreprise ou une administration ? Qui n’a pas eu un responsable, un chef, un patron, un cadre…. ? Qui n’as pas eu de collègue, de camarade, d’ami au travail, de collaborateur, d’associé…. ?

Un sans domicile fixe par accident ? Un chômeur par défaut radical ? Un malade, un handicapé, un enfant, un anarchiste dès les départ, un hédoniste conséquent…. ?

Les drames de la vie, les traumatismes sociaux, les erreurs de parcours, les carences, les carences extrêmes, les détresses radicales peuvent atteindre n’importe lequel d’entre nous. Nul ne peut prétendre le contraire.

« Aliénation sociale »

A un moment ou à un autre, chacun a pourtant au moins l’idée de ce qui échoit au salarié. Par ouï-dire ou par expérience. Chacun peut se dire que cela l’implique. Cette idée nous est donnée, sauf surdité et aveuglement. Et elle est source de souffrance comme le démontre Christophe Dejours dans « Souffrance en France [1]». Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles les suicides chez Renault ont fait du bruit dans la presse ou sur le net. Ces drames nous ont concernés, ils nous regardaient dans ce que nous avons de quotidien. Sans qu’il soit pourtant facile d’en expliquer les raisons.

L’idée de Dejours : nous nous faisons une représentation de l’action de travailler. Comme telle, chacun a son interprétation. Les conséquences sont majeures. Qui peuvent conduire à une « aliénation sociale [2]».

Dits moi ou travailles, je te dirai qui tu es

C’est-à-dire que notre représentation du travail diverge de celle de l’autre. Notre travail nous représente pour le travail d’un autre qui se le représente différemment. Pour les lacaniens, cette assertion est très évocatrice.

Chacun entre dans le monde en parlant. Par ces mots, il est entendu des autres qui à leur tour, transforment ses mots par d’autres mots. « Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant » (Lacan). L’écart entre les mots de l’un et les mots des autres suppose, pour passer d’un mot à l’autre, une absence de mots : un vide source de souffrance. L’exemple de Dejours va nous éclairer.

Dejours explique l’écart qui peut s’instaurer entre la volonté d’un cadre et la résistance que lui opposent ses collègues. De plus en plus souvent les cadres n’ont pas les moyens de leur mission. Ce deuxième écart annonce dès le départ l’échec du manager.

Absurdité du management

Un ingénieur de la SNCF est chargé du contrôle de la sécurité d’un secteur de voirie qui dépend du dépôt où il est affecté. Un jour, les barrières d’un passage à niveau de son secteur ne se sont pas baissées au passage d’un convoi. Mais, cela n’a pas provoqué d’accident. En réunion de direction, l’ingénieur expose l’accident et apprend que depuis cet incident, les barrières ont correctement fonctionnées. L’incident en lui-même ne lui parait pas cohérent. Il exige une enquête technique que ses collègues lui refusent alléguant leur manque de temps, le fait que ces barrières marchent à nouveau et celui qu’il n’y a pas eu d’accident.

C’est comme pour la blague rapportée par Freud pour illustrer un raisonnement absurde. Un homme accuse son ami de ne pas vouloir lui rendre le chaudron qu’il lui a prêté. Ce dernier lui répond qu’il n’a jamais emprunté le chaudron, que le chaudron avait un trou et que d’ailleurs, il a rendu le chaudron en parfait état[3].

A la sortie de la réunion, les collègues de l’ingénieur l’évitent. Deux jours plus tard, « Il se jette du haut d’une cage d’escalier par-dessus les barrières (garde-fou) [4]».

L’échange crucial entre l’ingénieur et le chef de dépôt au cours de la fameuse réunion de direction, a porté sur la réalité de l’accident. Pour l’ingénieur, il y en a eu un, pour le chef, non. Ce que le chef lui prouve par l’absurde. La valeur de la barrière était en jeu : en panne ou fonctionnelle ?

Il s’agit d’une aliénation. En effet, l’ingénieur doit s’en remettre à un autre alors qu’il reste le responsable de la sécurité. Il ne peut pas s’assurer directement du fonctionnement de la barrière. L’ingénieur n’aura donc ni le contrôle, ni la sécurité. Pourtant, l’ingénieur représente ces deux signifiants auprès du chef. Ce dernier les retourne selon son interprétation pour les lui jeter à la figure.

A suivre…


[1] - Dejours C., Souffrance en France, Seuil essais, 1998, n° 549

[2] - Ibid, p. 39. « L’aliénation » est un concept utile en entretien. Il a été développé longuement par Lacan pour désigner une impasse logique dont l’exemple type est : la bourse ou la vie. Celui qui est menacé de perdre sa bourse ou sa vie, en réalité, ne gagne rien. Il perd soit l’un, soit les deux.

[3] - Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, NRF Gallimard, 1988, p. 131-133

[4] - Dejours C., Souffrance en France, Seuil, 1996, p. 37 à 39