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1/10/2008

Lacan, le réel du suicide aux limites du discours

Lacan J., D’un discours qui ne serait pas du semblant, le séminaire livre XVIII, Paris, Seuil, 2007

« Il est du destin des êtres parlants de se répartir entre hommes et femmes » Lire la suite

10/24/2007

Le suicide d’Ophélie (4) : cadavres, dépouilles, charognes et asticots

Dans la note précédente, nous avons vu que le texte de Shakespeare comporte toute une série d’expressions autour de l’idée que le père d’Ophélie traite sa fille comme un poisson à vendre au premier séducteur venu. Ce qui est censé signifier que les femmes prostitueraient leurs avantages et que leur père s’en feraient le proxénète.

Mais, la circulation des lettres d’Hamlet adressées à Ophélie, oblige à penser qu’il s’agit d’une bouffonnerie. Hamlet apparaît dans le réel aux yeux d’Ophélie et c’est une chose bien plus sérieuse que ces histoires de maquereau. Ce faisant, elle lui rend ses lettres.

Je pense qu’il est nécessaire de continuer à examiner les séries signifiantes, les branches principales des séries d’associations d’idées à propos d’Ophélie évoquées par le texte avant d’aborder les thématiques de son délire.

Quand son père est assassiné par Hamlet, Ophélie devient folle et tient un discours assez dense qu’il est vraiment difficile de suivre. Ce qu’elle dit n’est pourtant pas si fou. Ophélie l’a dit, elle est celle qui « ne pense rien[1] ». Ce qui est peut-être à entendre comme celle qui pense le rien. Du coup, ce qu’elle dit dans son délire mérite la peine d’un examen soutenu. Pour préparer ce déchiffrage, il est utile de développer encore les thématiques associées à Ophélie et exposées avant son délire.

Parmi celles-ci, se trouve donc une deuxième série d’association différentes de celles autour des poissons à vendre aux hommes. Il y a en effet tout un vocabulaire autour des cadavres, des charognes et de cette multitude d’animaux qui viennent les habiter comme les asticots.

Ces évocations sont bien présentes dans la pièce. Bon, ce n’est pas très ragoutant ...

Par exemple, quand Hamlet rencontre le père d’Ophélie au début de la pièce : « Car si le soleil engendre des asticots dans un chien mort, charogne digne d’être embrassée…[2] »

Les traducteurs renvoient à une autre pièce de Shakespeare : « César et Cléopâtre [3]». Dans cette série d’associations, apparait le soleil, la fécondation, les serpents, les crocodiles du Nil, l’idée d’empoisonner. Tout cela s’enchaine sur le chien mort et les asticots qui viennent dévorer les cadavres. L’idée serait que le soleil donne la vie aux asticots. Il « embrasse » les charognes pour les féconder !

Nous avions déjà rencontré une allusion aux sirènes dont le chant promet à Ulysse de lui apprendre la vie. Ce qui suggère que le mystère en question serait celui de la conception des êtres humain, de la fécondation et de la naissance à la vie.

Et Hamlet, ironique, recommande à Polonius de ne pas laisser sa fille se promener au soleil, elle pourrait enfanter toute seule... lui « faire le petit ». Comme une « charogne digne d’être embrassé ». Donc, le corps d’Ophélie est littéralement un cadavre, un chien mort, une charogne. Elle est déjà morte avant même de se suicider. Lacan aurait pu dire qu'elle était déjà dans une "seconde mort".

Lacan, dans le séminaire L’angoisse associe Ophélie à l’objet petit a. Dans ce contexte, il s’agit de l’objet déchet, le rebut, l’ordure que les hommes cherchent à effacer de leur vue et à détruire. « Un pur réel à subjectiver [4]».

La question du statut du corps d’Ophélie prépare celle qui viendra par la suite de la dépouille de son père mort assassiné par Hamlet. Il s’agit de savoir quoi faire d’une dépouille[5].

Je me demande maintenant si cette question de la dépouille ne serait pas l’inverse de celle de la seconde de mort. Dans Shakespeare, la question posée par Antigone semble inversée. Pour quelqu’un dont la vie ne représentait que charogne et pourriture morale aux yeux d’Hamlet (il le traite de maquereau et l’assassine), pourquoi prendre des égards avec la dépouille du père d’Ophélie ? Ophélie se demande si ce ne serait pas le « sens [6]» de la pièce.

Toutes les deux, Ophélie et Antigone perdent leur père. Toutes les deux refusent de laisser une dépouille sans égards. Pour Antigone, il s’agit justement de donner à la dépouille de son frère une destinée digne de ce que son propriétaire représentait dans la vie pour les autres. Il est manifeste qu’Ophélie devient folle quand son père meurt et que l’on ne trouve plus son cadavre.

Mais, à la différence d’Antigone, la reine et le roi s’inquiète de la destinée de la dépouille. Où est-elle passée ? On la cherche activement. Il ne s’agit pas tout à fait d’un Autre qui ne se soucie pas des dépouilles comme dans Antigone.

Seul Hamlet n’a cure du père d'Ophélie. Ni de son existence, ni de sa dépouille. Le père d’Ophélie est inique, c’est un maquereau. Il l’a vendue d’après Hamlet. C’est un chien au banc de la cour que l’on renvoie à coup de pied et d’insultes. Cadavre de chien, il est le père d’Ophélie, une « charogne digne d’être embrassée » par le soleil (la reine et le roi le cherchent). Hamlet le met dehors, hors de la cour du roi et de l’Autre. Il ne vaut pas la peine d’une sépulture.

Hamlet le répudie, mais pas le roi qui comptait sur lui. Il y a l’Autre d’un côté, le roi, la reine et la cour. D’un autre côté, Hamlet et son spectre qui errent dans le doute. Hamlet est déjà comme Ophélie, son existence est déjà spectrale. Peu importe pour lui le devenir de la dépouille, ce qui compte, c’est le spectre, l’esprit. Avec Hamlet, nous sommes dans un champ distinct de celui d’Antigone. Pas un Autre de l’Autre. Plutôt hors scène, hors de l’Autre. Dans le réel pur. Là où les corps ne comptent pas. Ni le sien, ni celui d’Ophélie.

La suite au prochain numéro !


[1] - p. 825

[2] - p. 771

[3] - note II, VII, 25-26 de César et Cléopâtre et note 44 de l’acte II de Hamlet

[4] - séance du 03 07 1963

[5] - En nos temps modernes, nous avons donné une réponse précise à la question des déchets. Nous les « recyclons » de façon écologique, nous les transformons pour leur donner un nouvel usage

[6] - p. 829. « Mean », sa signification.

10/12/2007

Le suicide d'Ophélie (3) : vendre des poissons morts

Le suicide d’Ophélie mérite objection. Personnage composite, mi-vierge, mi-sirène, sa voix blanche séduit Hamlet. Elle représente l’idéal virginal masculin dont l’envers est celui du déchet boueux. Continuons à préciser ce qui constitue le personnage.

Dans cette pièce, certains mots ou certaines significations reviennent plus souvent que d’autres dans la bouche de plusieurs des personnages comme dans toute production écrite ou parlée d’ailleurs. Celles autour du thème de la prostitution sont remarquables. Elles s’appuient sur l’image du maquereau et son vendeur.

En effet, Hamlet reproche à Polonius, le père d’Ophélie, de se comporter comme un « maquereau », un « fishmonger [1]». « Monger » : un marchand, un vendeur du poisson que les séducteurs veulent attraper. Il devient maquereau par métonymie. Il serait celui qui vend Ophélie.

Polonius de son côté fait en quelque sorte le même reproche à Ophélie quand il la met en garde contre Hamlet comme séducteur :

« Qui n’ont pas la couleur que montrent leurs vêtements,

De simples entremetteurs de désirs sacrilèges,

Qui, comme de pieuses maquerelles (« bawds ») jouant les saintes,

Enjôlent pour mieux berner [2]».

« Bawds » : Ophélie n’est pas tout à fait une maquerelle, plutôt une prostituée. Elle pourrait devenir la maquerelle de ce qu’un séducteur veut lui prendre.

Et pour Ophélie ?

Elle sait l’amour d’Hamlet dès le début. Son cœur « gonflé d’orgueil, impudent libertin, foule le sentier printanier des plaisirs [3]». Hamlet s’est en effet déclaré dans une lettre dans laquelle il annonce qu’il l’aimera « tant que son corps lui sera sien (celui d’Hamlet ? Celui d’Ophélie ? Tant qu’il(elle) sera vivant(e) ?)».

Cette lettre est sérieuse, elle fait état d’un amour incalculable : « je n’ai point l’art de compter mes soupirs [4]». Hamlet y « doute » de manière ambiguë :

1- il doute de la réalité, le soleil, le feu, les étoiles, la vérité, sauf l’amour. Un amour dont il est certain

2- il doute, donc il met en cause, il soupçonne Ophélie d’infidélité [5]

Mais quand Hamlet a-t-il écrit cette lettre ? Quand Polonius en a-t-il eu connaissance ?

Dans certaines mises en scènes, la scène où Ophélie restitue ses lettres Hamlet précède celle dans laquelle Polonius demande à Ophélie de l’éviter. Quand Hamlet vient de reconnaître l’apparition de son père, il se présente à Ophélie comme « sorti de l’enfer », « inclinant [6]» la lumière de ses yeux sur elle comme une lumière spectrale effrayante. Hamlet est alors lui-même un fantôme. Il incarne le spectre lui-même.

Prévenant aussitôt son père, Ophélie lui annonce lui avoir déjà rendu sa lettre. On apprend le contenu de cette lettre par Polonius qui en rend compte (après l’aveu d’Ophélie à Polonius) au Roi et à la Reine. La scène où Ophélie rend la lettre d’Hamlet est postérieure dans le déroulement de la pièce. Il se peut qu’Hamlet ait écrit plusieurs lettres dont nous n’avons pas connaissance.

Dans cette pièce, nous apprenons toujours les évènements après-coup. Leur enchainement réel est plutôt dissimulé. Il parait l’inverse du déroulement chronologique de la pièce.

Si nous récapitulons une manière de chronologie, cela donne :

1- Hamlet aime Ophélie et elle le sait

2- Hamlet voit un spectre et devient spectre à son tour

3- Comme spectre il se présente à Ophélie effrayée par la lumière de ses yeux

4- elle rend ses lettres à Hamlet, elle chute de son amour

5- Ophélie prévient son père et lui annonce avoir déjà rendu les lettres

Mais dans l’absolu, Ophélie peut très bien avoir rendu ses lettres avant la mort du père d’Hamlet. Ou encore, après avoir vu son frère et avant l’apparition spectrale de Hamlet. Le moment où Ophélie reçoit ces lettres est très important car il permet d’interpréter les actes d’Ophélie.

Est-ce pour cela que le temps n’a pas de « joint [7]» ? Il n’y pas un point solide qui tiennent dans le temps et qui serve de repère pour situer tous les autres repères temporels pour bâtir une chronologie. Ce que Lacan appelle un point de capiton, le point qui tient tous les autres. Dans la culture, le point de capiton essentiel est souvent celui de la mort d’un prophète (Jésus Christ, Mohamed..).

Si la lettre est postérieure à la mise en garde de Polonius, elle lui obéit quand au refus d’Hamlet et se soumet à une autorité. Ce faisant, elle est prostituée par son père et elle trahit Hamlet. En même temps, elle a menti à son père en prétendant avoir déjà rendu les lettres.

Sinon, elle ne ment pas à son père, mais elle a déjà refusé Hamlet pour d’autres raisons que celle avancées par son père et son frère. Dans ce cas, Ophélie n’est pas la fille sage qu’elle prétend être aux yeux de son père. Elle est déjà prise par l’amour d’Hamlet. Elle n’obéit pas à l’ordre d’éviter Hamlet que Polonius ne lui a pas encore donné. Du coup, la scène de l’interdiction par le père n’a plus aucune substance ni valeur. C’est une parodie bouffonne. Ophélie n’est pas celle qui se trouve entre le dilemme d’écouter son père ou de suivre de son amour. La fidélité dont Hamlet doute est d’une autre nature que celle à son père. Elle est de toute façon celle qui se demande quoi répondre à l’amour, avec ou sans l’avis de son père. En fin de compte, on ne sait pas quoi Ophélie est-elle fidèle.

Donc la question du doute ne porte pas sur la fidélité d’Ophélie à Hamlet contre celle à Polonius. Les traducteurs de la pièce s’égarent quand ils en font une interprétation œdipienne classique (notes 8 p. 1462 et 4 p. 1464).

En réalité, la mise en garde de Polonius s’adresse à la mère d’Hamlet au-delà d’Ophélie. Car c’est exactement ce qu’Hamlet reproche à sa mère. De laisser sa raison se faire « la maquerelle du désir (« reason panders will»)[8]» quand elle se met dans le lit du frère de son mari décédé.

De toute évidence, c’est le désir qui est en jeu. Sa puissance sur la raison qui ne peut que se mettre à son service, s’y plier, jusqu’à tromper même le sujet qui se croit sincère. C’est le désir lacanien, trompeur par essence, car désir de l’Autre. Littéralement, un désir qui n’est pas du sujet et avec lequel ce dernier se trouve en porte-à-faux. Le désir trompe les autres car il a déjà trompé la raison du désirant.

Le doute d’Hamlet porte sur le désir d’Ophélie. Ce que Polonius ne voit pas. Ce n’est pas l’amour des courtisans qui est faux comme le prétend Polonius. Le désir est la vraie question. Et d’abord celui de Gertrude comme Hamlet l’interroge dans la scène où il tue Polonius.

Le problème d’Ophélie change de nature. Elle n’est pas prostituée par Polonius, ce qu’Hamlet sait pertinemment. Ses doutes ne s’adressent pas à Polonius, mais au-delà d’Ophélie, à sa mère. Ophélie ne vaut que par la figure de la mère de Hamlet qui se profile derrière elle. Dans le fond, Hamlet sait et a toujours su que Ophélie peut l’aimer et il n’en doute pas. Comme il fait le fou, si elle l’aime, Ophélie comprendra qu’il ment quand il doute d’elle.

Alors pourquoi Ophélie lui rend-elle sa lettre au lieu de la garder en secret sans le dire à son père ? D’où vient la nécessité de se suicider ? De comprendre que Hamlet ne peut réellement pas l’aimer tant qu’il aimera sa mère au point de vouloir sa mort ? Que Hamlet ne peut pas l’aimer au prix de sacrifier son amour pour sa mère, ce qu’il ne fait pas ? De l’infidélité d’Hamlet ? Ce qui semble déterminant est la rencontre d’un pur réel spectral. Ne serait-ce pas la mauvaise rencontre du spectre dans le réel qui la pousse à l’acte de rendre les lettres et tuer son amour du même coup ?

La suite au prochain numéro.


[1] - p. 769

[2] - p. 721

[3] - p. 715

[4] - p. 765

[5] - p. 811

[6] - p. 753 et 754

[7] - p. 745

[8] - p. 865

10/06/2007

Le suicide d’Ophélie (1)

Je crois qu’il vaut la peine de revenir autant de fois qu’il le sera nécessaire sur le suicide d’Ophélie dans Hamlet de Shakespeare. D’abord parce que cette pièce est du rang des œuvres qui nous en apprennent beaucoup sur notre existence. Mais aussi parce que Lacan en a fait un long commentaire dans son séminaire L’angoisse en 1958.

La célèbre Ophélie meurt noyée sous un saule. Sa mort est d’abord présentée comme un accident, elle a glissé de l’arbre alors qu’elle tressait une guirlande. Mais, les vers[1] suivants lèvent toute ambigüité sur la réalité de son suicide :

«Ses vêtements s’ouvrirent,

Et telle une sirène, un temps, ils l’ont portée ;

Cependant qu’elle chantait des brides de vieux airs,

Insensible à sa propre détresse,

Ou pareille à une créature née dans cet élément

Et faite pour y vivre. Mais bientôt

Ses habits, lourds de ce qu’ils avaient bu,

Tirèrent l’infortunée de ces chants mélodieux

Vers une mort boueuse ».

Ophélie était « insensible à sa propre détresse », elle n’a rien fait pour sortir de l’eau. Ophélie, le prototype d’une féminité dont la substance est la passivité ? Ophélie se laisse-t-elle couler ? Cela a les apparences d’un accident. Mais, l’interprétation commune est bien de dire qu’il s’agit d’un suicide. Dans sa négativité, ne rien faire, cela reste un acte volontaire. C’est un acte positif, c’est faire le rien de l’acte de faire. Une abstention active qui renverse les apparences de passivité. Une fausse piste, donc. Une fausse passivité qui indique au contraire un acte réel.

C’est l’exemple classique de Durkheim à propos de la procuration en matière de suicide. Est un suicide, l’acte de la personne qui se laisse condamner à mort. Il n’est pas l’exécuteur, mais il se suicide quand même. Cela rappelle seulement que l’agent peut se disjoindre de l’action.

Un doute s’installe aussitôt. « Ou » comme appartenant à l’eau, Ophélie chantait ? L’eau, cet élément pour lequel Ophélie est naturellement formée. Ophélie avait une destinée pour laquelle « on » l’avait formée. L’eau.

Comme un poisson dont le milieu naturel est de respirer dans l’eau ou n’importe quel animal marin qui ne vit pas sans l’eau. Ophélie était sur terre une étrangère. Elle revient parmi les siens. Ophélie n’était pas chez elle à la cour d’Hamlet. Elle ne s’y trouvait comme ces ambassadrices d’un pays étranger en visite chez son voisin. La visite diplomatique terminée, elle rentre.

Plutôt qu’ambassadrice, Ophélie est une nouvelle sirène. Un poisson dont le corps et l’apparence est celui d’une femme. Un poisson qui chante d’ailleurs, ce qui est le cas d’Ophélie.

Un petit coup d’œil sur Wikipédia permet aussitôt de rectifier la signification de ce terme. Une sirène n’est pas un poisson dont le milieu naturel serait l’eau ! C’est un oiseau !

La sirène est un être moitié oiseau, moitié femme, qui chante pour entrainer les marins vers la noyade. Dans la mythologie grecque, elles sont plusieurs, trois ou plus.

L’une d’elle est Leucosie, la blanche, comme l’Ophélie du poème de Rimbaud[2]. Dans ce poème, Ophélie est encore plus évidement une sirène fantomatique et flottante :

« La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ... - On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir ».

Ulysse va dans la demeure d’Adès, la mort, pour donner une sépulture à son ami Elpènôr. Ce faisant, la troupe « meure deux fois alors que les autres hommes ne meurent qu’une fois ». Ils meurent comme tous les hommes en perdant un corps, la mort imaginaire. Ils meurent aussi dans l’oubli, ils sont effacés de l’esprit et de la mémoire des hommes, la mort symbolique. Car il est impossible de faire revivre la mort. C’est un suicide de vouloir faire vivre ce qui est mort.

Sur le chemin du retour, Ulysse va rencontrer les sirènes qui peuvent l’empêcher de revenir parmi les siens, chez les vivants, « autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en putréfaction ». C’est-à-dire dans une tombe, un amas de déchets, ce que lui et ses amis peuvent devenir. Ils risquent la mort réelle, la dislocation en morceaux éparses. Le « désert du réel » de Matrix[3].

Ulysse ne veut pas que ses marins sachent ce que les sirènes chantent et leur bouche les oreilles. Ce faisant Ulysse est un anti Antigone. Il agit comme elle pour donner une sépulture à l’être décédé. Mais, il refuse d’en assumer la conséquence. Il refuse de savoir ce que cela implique à l’inverse d’Antigone qui assume les conséquences de son acte. Tous les deux affrontent les maitres. Ulysse a la folie de penser qu’il pourra y échapper.

Les sirènes chantent la promesse de leur apprendre ce qu’est la vie (« Nous savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi devant la grande Troie par la volonté des Dieux, et nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière »). Au terme de son voyage, Ulysse a perdu tous ses compagnons marins.

Il y a une interprétation obscène du texte d’Homère qui prétend que ce sont les équivalents voilée des prostituées qui se tiennent sur le rivage. Ce ne serait qu’ultérieurement, dans le folklore que les sirènes seraient devenues des poissons, en restant des moitiés de femmes. Elles sont alors immortelles. Pendant deux siècles, elles s’amusent dans l’eau. Puis, s’ennuyant, elles se sentent seules et cherchent à séduire un être humain pour se faire aimer.

Plus intéressant encore, en Afrique de l’Ouest ou en Inde, la sirène est une divinité toute puissante, créatrice du monde des humains. Mami Watta, la mère-eau, l’eau-mère de toute chose, est représentée comme une belle femme brandissant des serpents.

Très intéressant, passionnant même pour un psychanalyste. Rappelons-nous le commentaire de Freud sur la tête de Méduse, la tête d’une femme entourée de serpents qui représente la castration. Et bien, les sirènes aussi !

Dans l’odyssée d’Ulysse, cette figure existe, mais elle est dissociée des sirènes. C’est Skyllè « qui pousse des rugissements et dont la voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas même un Dieu. Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses ».

Ophélie la sirène renvoie à un savoir mortel que les hommes ne doivent pas savoir sans mourir aussitôt. Elle est le mystère incarné de ce savoir. Le mystère étant de savoir pourquoi elle chante. Rappelons-nous, « ou » insensible à sa propre détresse, « ou » comme une créature naturellement formée pour l’eau, un être essentiellement flottant dans l’éternel et l’immortalité des sirènes. Suicidée, Ophélie est réduite à son chant comme les sirènes. Elle est pur objet voix représentant la castration étroitement associée à la seconde mort. La mort réelle dans laquelle tout se dissocie, où ce qui est assemblé s’éparpille et se disloque.

Lacan a mis en évidence cet objet que l’on avait jusque là mal aperçu. Dans le séminaire « L’angoisse », il commente la pratique du Schofar. La pure matérialité de la voix du père réel, le Dieu vengeur de Moïse qui ordonne à ce dernier de tuer son fils sans raison autre que celle de sa seule volonté. Le surmoi dans ce qu’il a de réel.

Pour les sirènes, l’objet voix est séducteur, il entraine aussitôt celui qui l’entend vers la deuxième mort. C’est un fait clinique que nous raconte la psychose. Le sujet halluciné se sent « déjà-mort ». Celui qui entend une voix s’est déjà laissé entrainer dans la deuxième mort par les sirènes.

Mais, une autre petite interrogation demeure pour Ophélie : sa mort est une « muddy death ». Boueuse ou fangieuse selon les traductions…

Suite au prochain numéro !


[1] - Shakespeare, « Hamlet », Tragédies, NRF Gallimard, Paris, 2002, p. 929

[2] - Arthur Rimbaud (1854 - 1891), Poésies (1895), Ophélie (1870)

[3] - l’expression employée au début du film quand les personnages du film sortent de la matrice, c’est-à-dire de la vie symbolique pour se trouver jetés comme Ulysse dans un monde spectral. Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel !, Paris, Flammarion, 2005

10/03/2007

Monumental ment

Un texte de LChe: " Ce billet est dédié à Xavier Turbulin (*) Mardi 2 octobre 2007 Hier, une femme pieds nus, une clocharde, déambulait au milieu de la route. Quand elle rejoignit le trottoir, elle importuna une dame très digne qui remplissait le coffre de sa voiture (neuve) de boîtes d'aliments pour chat. Le coffre plein de l'une. Les pieds nus de l'autre. La ministre de l'Emploi, Christine Lagarde - avocate d'affaires ayant brillamment réussi Outre-Atlantique avant d'accepter, honorée, ses nouvelles fonctions, a présenté aujourd'hui les contours de la prochaine fusion de l'Agence Nationale pour l'Emploi et des Assedic ". Lire la suite de l'article de LChe (*) chômeur qui s’est immolé par le feu le 1er mai 1993 à Bordeaux. Cet homme, âgé d’une trentaine d’années, a déclaré aux sauveteurs avant de décéder « qu’il ne supportait plus d’être sans travail depuis un an ». Il s’était aspergé d’essence avant de l’enflammer, peu avant minuit, sur le quai de Brienne, à la sortie de Bordeaux. Ce même jour, le 1er mai 1993, l'ancien Premier Ministre Pierre Bérégovoy s'était également suicidé, ce qui avait complètement occulté dans la presse le geste de désespoir de Xavier Turbulin (source)

7/20/2007

Le suicide d'Harry Potter ?

Attention, lecture dangereuse! Lu dans le "tiers livre" rédigé par François Bon (à lire aussi sur ce même site, une profession de foi très intéressante sur l'avenir la littérature, de l'édition et d'internet). Au moment où un tsunami commercial menace un été pluvieux. "Chris Moran, l’attachée de presse de la maison d’édition Arthur A. Levine, la filiale de Scholastic qui publie la série "Harry Potter" aux États-Unis, n’a voulu faire aucun commentaire. "Il y a beaucoup de rumeurs sur internet. Nous ne confirmons ni n’infirmons aucune d’elles. Nous ne pouvons pas dire si c’est vrai, et personne ne le saura avant que le livre soit publié", a-t-elle affirmé".


Selon la rumeur... L'idée de la mort s'est installé en Harry comme celle l'amour. Très lacanien, très platonicien. La mort est comme la piqure du "grand frelon ailé". Elle vous pique et ne vous lâche plus. Elle exerce une fascination mortelle. Harry ne peut que la rejoindre. Piqué à mort, Harry est de fait dans une zone entre la vie et la mort. Il n'est plus vivant, il n'est pas encore mort. Antigone... C'est l'endroit où le sujet ne peut se tenir et par lequel il doit passer. Un lieu qui marque son "être de néant". Il a pourtant bien du mal à y croire. Pour s'y rendre, il lui faudra bien six ou sept romans, n'est-ce pas ? Dans son cas, les multiples péripéties de son roman sont une série d'actes qui n'en sont pas. N'ayant pas commis l'acte, le seul, celui qui aurait permis de dire, "voilà, je l'ai fait et je suis mort", Harry commet une série de petites actions que ses lecteurs peuvent prendre pour des actes de bravoure. Mises bout à bout, ces actions le conduisent à détruire son corps. Elles accordent son corps à son esprit. Mort, il l'était déjà. Il ne peut que "se résigner à mourir", c'est-à-dire renoncer au fantasme de son immortalité. Même l'écriture est mortelle. Ce qui n'est pas mortel, ce sont ses souvenirs. Ses souvenirs ne peuvent s'effacer. Si bien que le mouvement général de son écriture n'est plus qu'une vaste manoeuvre pour se diriger vers l'objet perdu. La sonnette tinte en lui, le bruit du pas de ses parents reconduisant Mr S., un glas dans le froid glaçant le langage. Un grelot dissolvant la réalité. Un "tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais". Harry est mort quand ses parents sont partis. Depuis ce moment, il ne cesse de les entendre partir, de les attendre et de vouloir les rejoindre. Peu à peu, rien n'existe plus pour lui d'autre que ce tintement. Harry ne passe pas à l'acte. Il décide seulement de rejoindre l'objet. Son roman n'est pas un texte d'action, c'est le récit de sa "résignation" devant l'objet qui l'envahit jusqu'à le dissoudre.

Harry Potter 7, les derniers feuillets

Traduction originale par © François Bon _ 16 juillet 2007

"Cette idée de la mort s’installa définitivement en moi comme fait un amour. Non que j’aimasse la mort, je la détestais. Mais après y avoir songé sans doute de temps en temps comme à une femme qu’on n’aime pas encore, maintenant sa pensée adhérait à la plus profonde couche de mon cerveau si complètement, que je ne pouvais m’occuper d’une chose sans que cette chose traversât d’abord l’idée de la mort et même si je ne m’occupais de rien et restais dans un repos complet, l’idée de la mort me tenait compagnie aussi incessante que l’idée du moi. Je ne pense pas que le jour où j’étais devenu un demi-mort, c’étaient les accidents qui avaient caractérisé cela, l’impossibilité de descendre un escalier, de me rappeler un nom, de me lever, qui avaient causé par un raisonnement même inconscient l’idée de la mort, que j’étais déjà à peu près mort, mais plutôt que c’était venu ensemble, qu’inévitablement ce grand miroir de l’esprit reflétait une réalité nouvelle".

(...)

"Bien que je crusse à ma mort, de même que ceux qui sont les plus persuadés que leur terme est venu sont néanmoins persuadés aisément que s’ils ne peuvent pas prononcer certains mots, cela n’a rien à voir avec une attaque, une crise d’aphasie, mais vient d’une fatigue de la langue, d’un état nerveux analogue au bégaiement, de l’épuisement qui a suivi une indigestion.

Moi, c’était autre chose que les adieux d’un mourant à sa femme, que j’avais à écrire, de plus long et à plus d’une personne. Long à écrire. Le jour tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille".

(...) "Mais il faut se résigner à mourir. On accepte la pensée que dans dix ans soi-même, dans cent ans ses livres, ne seront plus. La durée éternelle n’est pas plus promise aux oeuvres qu’aux hommes. Ce serait un livre aussi long que les Mille et une Nuits peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une oeuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, et ne pas penser à son goût mais à une vérité qui ne nous demande pas nos préférences et nous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit en les oubliant les Contes arabes ou les Mémoires de Saint-Simon d’une autre époque. Mais était-il encore temps pour moi, n’était-il pas trop tard ?" (...)

"Je me disais aussi : « Non seulement est-il encore temps, mais suis-je en état d’accomplir mon oeuvre ? » La maladie qui, en me faisant comme un rude directeur de conscience mourir au monde, m’avait rendu service (car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits), la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et comme je l’avais remarqué depuis longtemps au moment où j’avais cessé d’aimer A..., les forces de ma mémoire. Or la recréation par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalents d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence même de l’oeuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? Ah ! si j’avais encore eu les forces qui étaient intactes dans la soirée que j’avais alors évoquée en apercevant François le Champi. C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait avec la mort lente de ma grand’mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir M. S.... Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte s’ouvrir, sonner, se refermer. A ce moment même, dans l’hôtel du prince de Rowling, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. S..., ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette qui m’annonçait qu’enfin M. S... était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la matinée Rowling, je fus effrayé de penser que c’était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter, je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près, c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce tintement y était toujours et aussi, entre lui et l’instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais. Quand il avait tinté j’existais déjà et depuis, pour que j’entendisse encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que je n’eusse pas un instant pris de repos, cessé d’exister, de penser, d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi, que je pouvais encore le retrouver, retourner jusqu’à lui, rien qu’en descendant plus profondément en moi. C’était cette notion du temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais maintenant l’intention de mettre si fort en relief dans mon oeuvre. Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs - si indifférents, si pâlis - sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus".


Platon, La république, livre IX "Suppose en outre qu'il lui arrive la même chose qu'à son père, qu'il soit entraîné dans un dérèglement complet, nommé par ceux qui l'entraînent liberté complète, que son père et ses proches portent secours aux désirs intermédiaires, et les autres à la faction opposée; quand ces habiles magiciens et faiseurs de tyrans désespèrent de retenir le jeune homme par tout autre moyen, ils s'ingénient à faire naître en lui un amour qui préside aux désirs oisifs et prodigues : quelque frelon ailé et de grande taille. Ou bien crois-tu que l'amour soit autre chose chez de tels hommes? Non, dit-il, ce n'est rien d'autre. Lors donc que les autres désirs, bourdonnant autour de ce frelon, dans une profusion d'encens, de parfums, de couronnes, de vins, et de toutes les jouissances qu'on trouve en de pareilles compagnies, le nourrissent, le font croître jusqu'au dernier terme, et lui implantent l'aiguillon de l'envie, alors ce chef de l'âme, escorté par la démence, est pris de transports furieux, et s'il met la main sur des opinions ou des désirs tenus pour sages et gardant encore quelque pudeur, il les tue ou les boute hors de chez lui, jusqu'à ce qu'il en ait purgé son âme et l'ait emplie de folie étrangère. Tu décris là de façon parfaite l'origine de l'homme tyrannique. Aussi bien, poursuivis-je, n'est-ce pas pour cette raison que depuis longtemps l'amour est appelé un tyran? Il le semble, répondit-il. Et l'homme ivre, mon ami, n'a-t-il pas des sentiments tyranniques? Si fait. Et l'homme furieux et dont l'esprit est dérangé, ne veut-il pas commander non seulement aux hommes, mais encore aux dieux, s'imaginant qu'il en est capable? Si, certes. Ainsi donc, merveilleux ami, rien ne manque à un homme pour être tyrannique, quand la nature, ses pratiques, ou les deux ensemble, l'ont fait ivrogne, amoureux et fou. Non, rien vraiment".

6/26/2007

Suicide.com et compagnie

Bruno Fay, journaliste indépendant, a fait une recension des rapports entre suicide et internet sur son blog (le 17 mai 2005).

Les témoignages qu’il est parvenu à rassembler dans ce billet sur le suicide sur le net sont intéressants pour parvenir à cerner la signification de ces actes.

Il y a d’abord le côté irréaliste de la possibilité d’annoncer ses intentions sur un média que l’on croit trop facilement « virtuel ». Ce média est au contraire tellement réel que les annonces suivies de réalisation existent bel et bien. Avec le net, nous ne sommes plus dans la fiction de Petits suicides entre amis, un roman de Arto Passilina paru en 2005. Le net a permis de dégrader la fiction en réalité. L’insistance qu’il y a à penser l’internet comme virtuel montre seulement que beaucoup le trouvent incroyable. C’est dans un effet d’après-coup que le contenu se révèle prémonitoire du passage à l’acte. Ce qui souligne en creux que de nombreuses lettres ou blog évoquent la mort sans forcément conduire au passage à l’acte. Comme Benoit Desavoye, auteur du livre « Les blogs », en témoigne. Celui-ci a pour travail de vérifier les contenus et il avoue n’avoir rien vu venir pour une jeune fille qui s’est suicidée : « Après-coup, on comprend que c’était explicite ».

Mais, je pense que la réalité est de toute façon incroyable. Pourquoi internet échapperait-il à notre tendance à ne pas y croire ?

L’article de Fay permet aussi de se demander ce que signifie d’annoncer son suicide par écrit. Les lettres des suicidés sont des classiques déjà étudiées par Briere de Boismont en 1856. Alors, est-ce que l’internet y apporte quelque chose de nouveau ? Je ne crois pas.

En effet, ces lettres sont une façon de « laisser son journal intime ouvert dans la salle de bain », comme le dit Morgane. A ce titre, un blog est soit une lettre, soit un journal selon sa longueur. Ce qui compte réellement étant plutôt la possibilité ou pas que d’autres les lisent. Ce qui est le cas aussi bien des lettres laissées lors du passage à l’acte, que des blogs de celui qui est passé à l’acte que du journal intime que l’entourage retrouve après le décès.

La présence de ce lecteur suppose que quelqu’un puisse déchiffrer l’acte. Le suicide de Didon nous l’indique. Il lui fallait faire signe à la cité et à son amant. En se jetant dans le feu, elle adresse un signe qui montre ce qu’elle a accomplit (la construction de la ville, la vengeance de son mari) et son amour (elle s’est enflammée pour son amant). Elle envoit ces signes à des adresses multiples, voire sans nombre. Par cet acte, elle inverse la direction du regard : ce n’est plus elle qui regarde le départ de son objet, c’est l’Autre qui voit ce qu’elle était. Moyen en quoi l’Autre existe, son amour devient consistant.

Si bien que les blogs pourraient remplir une fonction analogue.

Cette fonction, Jacques-Alain Miller l’a souligné pour Google : il met « chaque chose à sa place - et toi-même par-dessus le marché, qui ne seras plus, et pour l'éternité, que la somme de tes clics ».

Le blog est une façon de laisser une trace de soi. Avec l’écriture et internet, nous revenons aux fonctions primitives du signe qui avait été inventées par les bergers pour dénombrer les chèvres du troupeau. Le blog donne la possibilité de se compter parmi d’autres anonymes. C’est une inscription du sujet dans le monde des signes auquel il y ajoute son propre signe.

En même temps, le sujet s’est effacé sous ce signe, il a disparu. Les lecteurs de son blog peuvent en voir la trace, comme les marins voyaient la fumée de Didon s’élever dans le ciel. Que la fumée puisse faire le signe d’une décision est attesté par celles des conclaves du Vatican, n’est-ce pas ?

De là à déchiffrer ce qui a été dit… La signification s’est interrompue au moment de l’acte. Le discours du sujet a été ravalé par l’acte suicidaire à l’état de signes, faute d’être relayé par d’autres mots. Le disque s’est rayé. Le sujet ne peut plus se faire comprendre.

En réalité, cela s’enchaîne selon une progression inverse. Le sujet a d’abord l’idée de ne pas être entendu. Alors, il tente de le signifier par son blog, laissant à l’Autre la tâche de le déchiffrer.

Alors, les blogs d’adieu sur le net montrent le fol espoir que quelqu’un enfin puisse parvenir à lire puis à dire ce que l’auteur n’arrivait pas à faire entendre.

Briere de Boismont A., Du suicide et de la folie suicide considérés dans leurs rapports avec la statistique, la médecine et la philosophie, Baillière, 1856