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1/25/2007

John Donne : le Christ s’est suicidé !

Hélène Cixous attire notre attention sur John Donne (interviewée par Marine Landrot le 25 janvier 2007) : « La littérature anglaise, la plus grande, celle de l’époque de Shakespeare, joue avec les mots. Il suffit de lire John Donne, un immense poète anglais du XVIIe siècle. Comme tous les poètes métaphysiques, il fait travailler les mots. A commencer par son propre nom, Donne, qui fait entendre à la fois « fait », « mort », « foutu », « cuit » ».

John Donne, né en 1572 est issu d’une famille catholique romaine et a connu la persécution des Catholiques. Il devient toutefois prédicateur moyennant sa conversion à l’anglicanisme. Sur wikipédia, il nous est rappelé que l’un de ses textes majeurs, « No man is an island, entire of itself... » a peut-être inspiré le titre du roman d'Hemingway, Pour qui sonne le glas.

Il aurait argumenté le point de vue selon lequel le suicide n’est pas défendu par les saintes écritures. Son texte, le Biathanatos, aurait inspiré Diderot, d’Alembert, Thomas de Quincey et Borgès.

La mort du Christ serait volontaire !

Cet homme vivait dans la mort qu’il souhaitait. La mort, selon lui, bien que redoutée, permet le retour de l’âme perdue. Si l’on en croit son poème sur L’extase, Donne avait fait l’expérience de la jouissance illimitée des âmes. Il encourageait les hommes à « un juste mépris de la vie ».

Son poème est cité par Lacan dans le séminaire Le désir et son interprétation le 12 novembre 1958 (inédit). Lacan l’évoque comme un poète qui recherche et vise la jouissance. La jouissance est recherchée sur un plan qui se trouve au-delà du signifiant et des limites du corps. Dans une sorte d’union des âmes.

Quand sa femme décède en 1617, il affirme : « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une parti de l’ensemble ; si la mer emporte un motte de terre, l’Europ en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain, aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne ». Encore une fois, c’est la perte de l’autre, sa femme, qui joue le rôle du déclencheur du mépris de la vie. C’est pour Donne une perte de jouissance. Si cette jouissance est passée dans la mort, alors la vie sonne son glas.

Le vœu de Donne aurait alors été de retrouver sa femme dans la mort. Freudien avant l’heure. Le sentiment océanique étant l’un des exemples de Pour introduire le narcissisme pris par Freud pour illustrer la pulsion de mort. Face à ce genre de jouissance, la vie lui paraissait fade et sans poids.

11/18/2006

La blanche Ophélia flotte

Ophélia

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ... - On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile: - Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

O pâle Ophélia! belle comme la neige! Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! - C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure, A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; Que ton coeur écoutait le chant de la Nature Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;

C'est que la voix des mers folles, immense râle, Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux; C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle! Tu te fondais à lui comme une neige au feu: Tes grandes visions étranglaient ta parole - Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu!

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis, Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud (1854 - 1891), Poésies (1895), Ophélie (1870).