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10/30/2007

Le suicide d’Ophélie (5) : les poissons

Puisque la dernière fois j’évoquais les asticots qui mangent les cadavres, je vais continuer avec les vers (worms).

La question du cadavre de Polonius est celle de savoir où est-il passé quand Hamlet l’a tué. Elle est posée à plusieurs reprises dans l’acte II de la pièce au point que l’on finit par se demander si elle ne jouerait pas un rôle particulier. Est-ce seulement un élément de transition dont la seule fonction serait de passer d’une scène à l’autre ? Il ne semble pas. Et si ce cadavre jouait un rôle majeur ?

Pour Antigone, nous connaissons la question de la sépulture de son frère pour laquelle elle est prête à mourir. Alors pour Ophélie et Polonius, qu’en est-il ?

La mort de Polonius est une méprise. Hamlet croyait tuer le roi Claudius, il ne tue que son conseiller Polonius. Dans le style de la vengeance la plus sauvage, du « œil pour œil, dent pour dent ». Si tu as tué mon père, je te tues. J’en ai eu l’idée, la pièce que tu viens de voir l’a mise en scène, je le fais !

Polonius ne pèse pas lourd pour Hamlet. Il est un « pauvre écervelé, pitre fureteur [1]», « un pitre et un coquin babillard [2]». Hamlet se repent pourtant de son crime : « je vais le ranger quelque part, et je répondrai de la mort que je lui ai donnée [3]». Il « pleure sur ce qu’il a fait [4]».

Le roi sait que le crime d’Hamlet lui sera imputé puisqu’il n’a pas su contenir ce jeune fou. Mais pour le roi, il ne faut pas soumettre Hamlet « à la rigueur de la loi ». Hamlet est d’emblée situé hors la loi, aucun jugement ne l’atteindra, son crime ne comptera pas.

Le roi veut mettre le corps dans la chapelle avant de l’enterrer. Polonius le conseiller du roi gardera son statut au-delà de sa mort, il ne sera pas déchu comme le frère d’Antigone.

Ou est ce cadavre ?

Hamlet a « trainé ses tripes dans la pièce voisine [5]». Hamlet l’a « mélangé à la poussière, dont il est proche parent ». Mais il refuse de dire où il a mis le corps. Hamlet ironise sur ce corps.

Et il serait d’ailleurs déplacé de ne pas prendre ses propos au sérieux : « Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps, le roi est une chose…[6] ».

Ces propos ambigus laissent l’identité et la qualification du roi indéterminé. De quel roi s’agit-il ? Le père d’Hamlet ou Claudius ?

Le roi est une chose dont la qualification est laissée un moment en suspens, puis définie dans un second temps comme « une chose de rien [7]». Une chose qui n’a pas de substance, un spectre. Ce que la reine confirme quand elle précise à son tour la définition du spectre. La folie, la présence du spectre est une : « Monnaie que frappe votre cerveau, ces créatures sans corps, le délire excelle à les frapper [8]». Le spectre est donc une « créature sans corps », monnaie fabriquée par le cerveau...

Pour l’instant, cela parait classique. Le spectre est une création de la pensée, un délire fabriqué par celui qui en est hanté. Dans la mort, il y a le corps plus le spectre. Ce sont deux éléments séparés, distincts et dont les destinées sont différentes, l’un hante Hamlet, l’autre se mélange à la poussière.

Puis, ironique, faisant le fou, Hamlet dit au roi que ce corps est « à souper » là « où il est mangé » par une « certaine assemblée de vers politiques [9]».

Et il lâche une vraie énigme :

«Hamlet : Certaine assemblée de vers politiques s’en prend à lui (la dépouille de Polonius). Votre ver est votre seul empereur pour la bonne chère, nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser, et nous nous engraissons nous-mêmes pour les asticots. Roi gras et mendiant maigre ne font que varier le menu ; deux plats pour une seule table. Tout est là.

Le Roi : Hélas ! hélas !

Hamlet : Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver [10]».

Ces déclarations sont complexes, énigmatiques et très ambigües ! Qui est le ver dont il s’agit ? Qui est le poisson ? Qui est le pêcheur ?

Il semble que le ver peut à la fois être la cour où se trouve la dépouille, Polonius, les princes et rois en général, Claudius seul ou même la reine. De même pour le poisson dont on ne sait pas bien qui il est. Il est aussi bien être Claudius que la reine.

Il y a au moins quatre interprétations possibles :

1- La dépouille de Polonius a été laissée quelque part dans le palais et la cour du roi. Les vers sont l’assemblée de la cour qui se délectent de la mort de

Polonius pour éventuellement accéder au poste de conseiller qu’il a laissé vacant. Les conseillers sont des vers qui se nourrissent du roi. Le roi est le poisson qui

se nourrit de ses conseillers. Un homme peut renverser un roi en s’appuyant sur ses conseillers et sa cour.

2- le roi Claudius nourrit sa cour, entretient ses conseillers, comme il a entretenu Polonius. Il a nourrit ce ver qui a engraissé. Polonius était l’empereur de la

bonne chère car il a aussi été le conseiller du père d’Hamlet dont il s’est engraissé. Hamlet peut utiliser le ver Polonius pour pêcher son poisson Claudius.

3- Claudius s’est nourri de la mort du père d’Hamlet. Il en a profité pour prendre le trône et sa place dans le lit de la reine, comme un asticot engraisse du

cadavre. Il a nourri son « poisson », la reine. Hamlet veut aussi atteindre sa mère.

4- les hommes engraissent et leurs dépouilles iront nourrir les vers. Y compris Hamlet et Claudius. Tous les deux engraisseront les asticots de leur cadavre. Sur

un plan plus généralement philosophique, les hommes parviennent à percer le mystère de leur destin en appréhendant leur être pour la mort, c’est ce qui les fait

vivre. Pour le dire comme Freud, « si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort »

Les traducteurs pensent que le jeu de mot sur la diète comme « régime » et la diet comme assemblée politique, ainsi que l’homophonie entre worms (vers) et la ville de Worms est une allusion politique. Polonius serait comparé à Luther condamné comme hérétique par Charles Quint en 1521 lors de la diète de Worms[11]. Ils privilégient une interprétation politique dans laquelle le roi peut destituer l’un de ses conseillers

Pourquoi une telle allusion si ce n’est pour souligner avec ironie la pauvreté intellectuelle d’un courtisan du roi comme Polonius. Ce n’est pas un penseur quoi ! Luther, lui, n’avait pas hésité à affirmer que le corps (du Christ) est appelé à la dispersion (poussière, tu reviens à la poussière). Polonius n’est que la pâle copie grimaçante de Luther. Il fut mangé pour engraisser le roi. Le roi est gras car le pauvre mendiant Polonius ne fait que l’engraisser. Comme nous venons de le voir, réduire l’interprétation de ce passage à une simple « révolution de palais » est largement insuffisant.

« Manger » se place au niveau de trois dimensions qu’il faut savoir bien distinguer. Selon le plan de chacune de ces dimensions, les personnages, leur signification et leur sens varient. Shakespeare a su condenser les trois plans en un seul texte.

Il y a le plan :

1- Réel. L’asticot mange la dépouille. La mort est un fait.

2- Imaginaire. L’un mange l’autre. Le mouvement est réflexif. Il devient difficile de savoir qui mange l’autre.

3- Symbolique. Une personne en mange une première et sera mangée par une troisième. L’action permet de changer le signifiant qui représente le sujet. Tout à tour, poisson puis ver.

Ces distinctions permettent de comprendre toute la différence qui oppose l’objet d’échange à l’objet cause du désir dans le texte de Shakespeare.

Comme objet d’échange, le ver sert à attraper le poisson, Claudius a attrapé la reine par Polonius. Alors le pécheur échange le vers contre le poisson. Le sujet est un ver mangé par l’Autre comme un vulgaire objet de consommation dont il est le reste.

Comme objet cause du désir, le ver a dévoré le roi. Claudius s’est enflammé pour la reine. C’est l’objet petit a de Lacan. Car ce qui reste du roi après sa mort, c’est sa dépouille que le vers va dévorer. La reine fait partie de ce reste, elle est assimilée au cadavre du roi dont se nourrit Claudius comme un asticot.

Dans cette métaphore, le cadavre est ce qui reste du sujet, son objet petit a. C’est ce qui reste de l’échange du poisson contre le ver. Séparer le sujet de son objet petit a, tue le sujet et transforme son corps en dépouille.

Finalement, Hamlet lâche enfin à la cour que le cadavre se trouve dans l’escalier de la galerie. Le cadavre est retrouvé, il sera bel et bien enterré selon les vœux de Claudius.

Donc, Ophélie n’a pas réagi au défaut de sépulture. On voit dès maintenant la différence avec Antigone. Le corps du père d’Ophélie va recevoir sa sépulture, ce n’est pas le problème. Il y a forcément une autre explication à la folie d’Ophélie. Si tant est que le parallèle peut être établi avec le destin de la reine, Ophélie serait alors ce qui reste après le décès de son père. L’objet qui cause le désir d’Hamlet, mais aussi l’objet de consommation dont Hamlet se débarrasse pour attraper un autre poisson (Claudius).

La suite au prochain numéro.


[1] - p. 861

[2] - p. 873

[3] - p. 871

[4] - p. 877

[5] - p. 873

[6] - p. 881

[7] - Ibid, « a thing of nothing »

[8] - p. 869

[9] - p. 889

[10] - p. 883

[11] - note 6, p. 1468

1/18/2007

Perdu de vue !

Assouline n’aime pas que l’on parle d’Arthur Miller seulement « comme l’homme d’une femme et l’auteur d’une pièce », lire. Mais, le succès du film « Mort d’un commis voyageur » n’est pas volé. J’ai eu l’occasion de le revoir il y a peu. Après Segantini et son idéalisation maternelle, j’avais sous les yeux une idéalisation filiale. Bien sûr, à chaque mise en scène, son interprétation. Il y a d’autres versions de la pièce.

Celle de Volker Schlöndorff[1] montre un homme au terme de sa carrière qui va se tuer en voiture. Ce suicide est annoncé dès le début du film qui se déroule autour de la question kantienne suivante. Que puis-je faire ?

Le commis voyageur, Willy, a espéré sa vie entière pour la réussite de ses deux fils. Il veut le meilleur pour eux. Il les charge de réussir ce qu’il a raté. Il prétend leur montrer un avenir radieux. Ses fils sont idéalisés. Mais « les lendemains qui chantent mènent au suicide, tout simplement [2] ». Willy ne peut supporter leur échec.

On se rend très vite compte que Willy n’a pas les moyens de ses ambitions. Il perd son travail. Il a du emprunter à son ami Charley. Il a laissé passer une occasion rare de faire fortune. Le commis ne peut donc pas justifier, ni exiger de ses fils ce qu’il n’a pas fait.

Happy est un coureur de jupons. Il n’était pas prometteur, mais c’est lui qui réussira le rêve (américain) de son père.

Biff était brillant. Le plus admiratif de son père. Un jour, tout bascule. Il se met à le haïr. Ce n’est qu’à la fin que l’on comprend pourquoi. Il a surpris son père en voyage avec une maitresse. De ce jour là, Biff échoue dans ses études et rate ce qu’il entreprend. Plus un passage en prison pour vol.

Willy sait d’où vient la haine de son fils. Il ne peut pas prétendre aimer sa femme s’il voyage ailleurs. Il ne peut pas non plus faire croire à ses rêves de richesse. Mais, il refuse la vérité. Dans une continuelle répétition, à chaque fois que Biff tente d’abattre ses cartes sur la table, Willy esquive et, à la place, se lance dans ses rêveries pour ses fils. Où l’on comprend que son idéalisation est la conséquence de son refus. Ce n’est pas le rêve qui l’empêche de voir la vérité.

Willy aurait du partir faire de l’argent. Au lieu de cela, il a tenté l’impossible pour finalement tout perdre en fin de parcours.

Happy s’avère identifié à son père (courir les femmes) sans en savoir la faute (l’inconscient !). Il reproduit les actes de son père jusqu'à dans l’infidélité.

Linda, l’épouse de Willy, reste ignorante de ces enjeux. Elle ne peut que déplorer ce qui arrive autour d’elle. Elle vit dans une énigme.

Biff prend une position œdipienne. Sa découverte sert ses intérêts. Il peut prétendre aimer mieux que son père. En conséquence, les autres femmes ne l’intéressent pas et il ne peut sortir de cette aliénation. Car jamais, il ne retournera ses cartes. Ce morceau, il se le garde et préfère partir que le lâcher.

Dans le cas de Willy, le suicide marque le refus de sa destitution aux yeux de l’Autre. De Biif surtout. Il n’a pas voulu abandonner sa place dans l’Autre. Ce qui vient à la place de la perte auprès de Biff, ce sont les projets de réussite. Le juste terme est : idéal du moi. L’idéal à la place de son désir. Du moi car, avec ce film, on ne sait rien de l’objet. En témoigne le mode opératoire de son passage à l’acte. Il prend sa voiture et se tue : on le perd de vue !

Voici le dialogue à son enterrement :

« Linda : Je n’y comprends rien. Pour la première fois depuis à peu près trente cinq ans, nous étions libérés de nos dettes. Il n’avait besoin que d’un petit salaire. Il avait même fini de régler le dentiste.

Charley : nul homme n’a besoin que d’un petit salaire !

Linda : je ne comprends pas !

Biff : il aura eu tant de belles journées ! Quand il revenait à la maison après une tournée et qu’il se mettait au travail sur le perron. Quand il a fini la cave et qu’il a fait cette salle de bain supplémentaire près du garage. Tu vois, Charley, il aura investit bien plus de lui-même dans la construction du perron que dans toutes les ventes qu’il a faite.

Charley : oui, il était heureux quand il gâchait son mortier

Linda : il était habile de ses mains

Biff : il se trompait de rêve. Entièrement

Happy : ne dis pas ça.

Biff : Il ignorait qui il était.

Charley : personne n’a rien à lui reprocher. Vous ne comprenez pas. Willy était comme il voyageait. Et comme pour un voyageur, la vie n’a pas de fondation solide. Il ne serre pas d’écrou, il n’est pas chargé de défendre la loi ou de prescrire des remèdes. On le lâche tout seul au beau milieu de rien. Il ne peut compter que sur son sourire et ses souliers bien cirés. Quand on cesse de répondre à son sourire, c’est un désastre ! Et s’il découvre que son chapeau est tâché, il est fini ! »

Il ignorait la tache dans le regard de l’Autre : ça l’a tué !


[1] - 1995, avec Dustin Hoffman (Willy), Kate Reid (Linda) et John Malkovich (Biff)

[2] - Lacan J., Télévision, Paris, PUF, 1974, p. 66