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5/17/2007

Lors du suicide, le sens le plus élevé de l’amour se perd déjà !

Liliane Fainsilber attire notre attention sur un texte de Sigmund Freud, « le manuscrit N. » rédigé en 1897. C’est donc un texte précoce dont l’intérêt est pourtant grand dans la mesure où y sont exposés des idées dont on retrouvera les traces ultérieurement dans les textes freudiens.

A partir d’une discussion sur le désir de mort à l’égard des parents, Freud évoque Goethe : « le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kästner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du jeune Jérusalem qui se suicida ». Donc, un élément composite qui allie un fait personnel et un fait réel dont Goethe a eu connaissance du côté de Jérusalem.

« Les souffrances du jeune Werther» est un grand classique à connaître dans l’étude du suicide. L’intérêt de la remarque de Freud est de souligner la dimension biographique du texte. Ce suicide étant construit sur une rivalité oedipienne par identification de Goethe à Jérusalem. Mais comme il le précise, Freud estime que l’identification « n’est qu’un mode de pensée » et ne nous « délie pas de l’obligation de rechercher les motifs » de cette identification.

Pour comprendre tout l’intérêt de cette réflexion, il est utile de survoler rapidement la référence à Goethe. Charles Guillaume Jerusalemn, une simple connaissance de Goethe, était tombé amoureux d’une femme mariée. Il lui avoua son amour en se jetant à ses pieds. Econduit, il se suicide. Du coup, le récit de Werther par Goethe laisse supposer qu’il aurait pensé lui-même à se suicider dans des circonstances similaires.

L. Fainsilber rappelle avec raison le point de vue de Goethe. Ce dernier considère ce suicide sous l’angle de la perte du « premier amour » : le premier amour serait en quelque sorte le dernier. « L’unique, car, dans le second et par le second, le sens le plus élevé de l’amour se perd déjà ». Si bien que les amours suivants ne sont que des répétitions du premier. Ils sont inévitablement en défaut par rapport au premier amour déjà perdu. En tant que tels, ils réactivent la perte initiale et réveillent le sentiment d’une faute qui alimente la tendance suicide. Donc sous l’identification au rival, il y a la perte de l’objet.

Goethe était un fin lacanien !

Sa théorie suppose que la séparation est insupportable car elle réactive la perte. Cette idée se retrouve ensuite dans les textes ultérieurs de Freud. Par exemple Deuil et mélancolie, dans lequel Freud la développe. Loin de l’écarter, il la complète en la détaillant.

Goethe ne s’est pas suicidé en écrivant Werther. Comme l’indique L. Fainsilber, « le suicide de Jérusalem lui permit en quelque sorte de cristalliser » son oeuvre écrite. C’est l’une des issues possibles à la tendance suicide. Un conseil utile à formuler à l’entourage du suicidaire en particulier. Ecrivez le récit de ce que vous avez perdu !

Le texte de L. Fainsilber reprend de larges extraits de Goethe dans Werther. Il vaut la peine d’une lecture attentive.

1/22/2007

Le suicide de Truman Capote ?

L’équipe du Magazine littéraire vient de sortir un numéro spécial consacré à Truman Capote et coordonné par Minh Tran Huy. Une très belle évocation de ce qu’il fut ! C’est une évidence que la mort avait une place dans son existence.

Son goût pour un quadruple meurtre sensationnel. Les thèmes de certaines de ses nouvelles y compris l’inédit retrouvé en 2005, « La Traversée de l’été ». Par exemple, Gabrielle Rolin explique : « à ses débuts déjà, au sortir de l’adolescence, il chargeait son héroïne de 17 ans d’organiser une sorte de suicide collectif, réglant ses comptes à coup de balai ». Et que dire de Cercueils sur mesure ?

La mort rode autour de Capote. Gerald Clarke raconte que quand il publia « La côte basque, 195 » dans Esquire, Ann Woodward, la première concerné, « qui s’était débrouillée pour obtenir un exemplaire avant la sortie du magazine, n’attendit pas la parution officielle pour avaler une dose mortelle de Seconal ». Ce qui fut le destin de plusieurs personnes de son entourage. A commencer par sa mère, probablement décédée d’une « overdose médicamenteuse » le 4 janvier 1954. Et Marylin ?

Capote voit la mort en face de lui. Tenu par sa promesse d’assister à l’exécution de Perry Smith et Dick Hickock, il s’y rend. Cette mort en particulier, est en lui. De sang froid : « m’a ratiboisé jusqu’à la moelle des os, m’a presque tué. En un sens, je crois qu’il m’a tué. Avant de le commencer, j’étais quelqu’un de relativement stable. Après, il m’était arrivé quelque chose. Je ne parviens simplement pas à oublier. En particulier les pendaisons. Horrible ! »

Après 1972, c’est la chute. Un accident de voiture en 1976. Deux hospitalisation la même année, une autre en 1978, plusieurs en 1981, une dernière en 1984. Son « overdose » le 2 aout 1984. Il avait déclaré à la cantonade qu’il avait des pensées suicidaires à la télévision new-yorkaise en 1978.

Je pense que cela vaudrait la peine d’y regarder de plus près pour comprendre un peu mieux son envie de destruction. Mais, pour cela, il faudrait sans doute écumer les biographies disponibles dont celle de Geneviève Brisac, Week-end de chasse à la mère, Olivier, prix Fémina 1996 et celles de Georges Plimpton, inédite en France et de Gerald Clark, Truman Capote, traduit par Henri Robillot, Gallimard, 1990.

12/12/2006

Virginia Woolf : l’écriture pour différer le suicide

Le suicide de Virginia Woolf est assez intéressant. Cet auteur a écrit « Mrs Dalloway[1] » dans lequel il y a la possibilité d’en approcher les motifs. Et aussi, ses Lettres ou son Journal, et enfin, la somme biographique d’Hermione Lee[2] et les nombreux témoignages qu’il contient.

V. Woolf nous apprend plus que n’importe quel manuel de suicidologie ! C’est l’avance des écrivains sur les psys de toute nature que Freud nous a sans cesse rappelé.

Elisabeth Poulet vient de publier en ligne un extrait de son étude de « Mrs Dalloway », lire.

Celle-ci remarque judicieusement l’importance de la construction du texte. Il y a un parallèle entre le personnage principal, Clarissa et celui de Septimus. C’est un « parallélisme structurel ».

Le miroir inversé

Ainsi, E. Poulet montre que tous les deux, sont des personnages assis sur un divan. Septimus épouse les mouvements des branches d’arbre, Clarissa ceux de ce qui se trouve autour d’elle. Tous les deux, ils utilisent des métaphores « conjoignant le végétal et l’igné ». La même chanson de Shakespeare revient « tel un leitmotiv » à la fois chez Clarissa et chez Septimus. Tous les deux ont perdu un être cher. Tous les deux pensent que la mort est une « promesse ».

Et E. Poulet de conclure qu’ils incarnent « deux aspects identificatoires de Virginia Woolf ». Ils sont en miroir.

Un miroir inversé comme le note aussi E. Poulet.

La notion de miroir étant chère aux lacaniens. Elle est pour ainsi dire la marque de la division du sujet.

En effet, E. Poulet écrit : « la scène où Clarissa voit une vieille femme monter l’escalier en face de chez elle est reprise et inversée lorsque Septimus est vu par un vieil homme, en face de chez lui, en train de descendre l’escalier ». Septimus, c’est l’inverse de Clarissa.

Mais, là s’arrête la ressemblance.

Septimus se suicide, pas Clarisse. Septimus passe à l’acte, Clarissa le suspend : « Il fallait qu’elle aille rejoindre ses invités. Il fallait qu’elle aille retrouver Sally et Peter. Et elle émergea du petit salon ».

C’est toute la différence.

Mrs Dalloway raconte qu’ « une fois, elle avait jeté un shilling dans la Serpentine », elle compare ainsi sa modeste offrande au suicide de Septimus. Clarissa jette une pièce, Septimus jette son corps. Deux actes, deux effets !

Ceci dit, avec son « nouveau langage fictionnel », V. Woolf fait parler Septimus de la mort, ce qui permet « de mettre en pleine lumière l’un des aspects de son moi ». Septimus porte la voix de V. Woolf. Elle a choisi de « sacrifier un personnage pour en sauver un autre ».

Septimus est intimement persuadé que son ami décédé, Evans, cherche à lui parler. « La communication, c’est la santé ; la communication, c’est le bonheur » (…) « La mort était un défi. La mort était un effort pour communiquer. Les gens sentaient l’impossibilité d’atteindre ce centre qui, mystérieusement, leur échappait ; la proximité devenait séparation ; l’extase passait, on était seul. Il y avait dans la mort une étreinte ».

La mort est une « promesse »

Elle permet « la fusion de deux êtres au sein d’un temps qui ne changera plus ». (…) « C’était la mort. Ce n’était rien. Elle avait cessé de respirer, voilà tout. C’était le bonheur parfait. Ils venaient d’obtenir ce qu’ils avaient toujours souhaité - l’union qu’ils n’avaient pu réaliser quand ils étaient en vie. (...). Il lui sembla que de leur fusion absolue et de leur bonheur émanaient des cercles qui allaient s’élargissant, qui emplissaient l’espace. Aucun de ses désirs les plus vastes ne restait inexaucé. Ils possédaient ce qui jamais plus ne leur serait repris » (…) « Il y avait une chose qui comptait ; une chose qui, dans sa vie à elle, se trouvait camouflée par les vains bavardages, déformée, obscurcie, une chose qui se perdait tous les jours dans la corruption, les mensonges, les vains bavardages. Lui l’avait préservée. (...). En un sens c’était son échec à elle, sa honte. C’était sa punition de voir plonger et disparaître, ici un homme, là une femme, dans ces aveugles ténèbres, tandis qu’elle était forcée de rester là, en robe du soir. Elle avait manqué de droiture, d’honnêteté ».

Comme E. Poulet nous le fait comprendre, la mort est ici idéalisée. C’est le moyen d’atteindre « le centre d’une communication impossible » dont le résultat est supposé extatique en une « fusion », une « étreinte » qui permet de « posséder ce qui jamais plus ne leur sera repris »…

Pour V. Woolf, le suicide serait-il le moyen d’effacer la perte de l’aimé ?


[1] - WOOLF Virginia, Mrs Dalloway, Paris, Gallimard, Collection folio, 1994

[2] - LEE Hermione, Virginia Woolf ou l’aventure intérieure, Biographie, Paris, Editions Autrement, 2000