Affichage des articles dont le libellé est Freud. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Freud. Afficher tous les articles

9/08/2007

« Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort » (Freud)

A lire la conclusion freudienne de 1915, « Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort », nous pourrions penser que Freud encourage au suicide.

Il n’en est rien. Freud a des certitudes sur la mort, certes. Mais son pessimiste plaidoyer exclut la possibilité même du suicide. Nous sommes en pleine première guerre mondiale. Freud souffre de ses effets, plusieurs de ses amis sont au front. Sa vie quotidienne en est transformée, il ne peut plus circuler là où il aime se rendre en vacances l’été par exemple. On peut même supposer que cette guerre lui permettra de passer à un remaniement théorique important les années suivantes avec la notion de pulsion de mort. Freud est à l’arrière, il n’est pas un combattant et ne l’oublie pas. Par contre, il reçoit les témoignages de ses élèves comme Férenczi ou Abraham qui se trouvent au front.

Freud sait qu’il ne connaît pas la mort. Je crois qu’il importe de s’en rappeler pour concevoir l’acte suicide au plus près de sa réalité.

Pour commenter Freud, je me cale ici sur son texte sur la guerre et la mort de 1915 : « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ».

Nous ne savons rien de la mort et nous ne voulons rien en savoir.

Notre propre mort bien sûr.

Celle du voisin, de l’autre, de l’ennemi ou de l’étranger nous indiffère. Dans certaines circonstances, elle ne nous pose pas le moindre problème, on s’en « accommode » très bien. Pendant la guerre par exemple. De ce point de vue nous sommes tous des sauvages guerriers. Car la mort « signifiait pour (l’homme des origines) l’anéantissement de ce qu’il haïssait ». Ainsi l’histoire de l’humanité est-elle pleine de meurtres, p. 30.

Pour notre propre mort, le paradoxe est que nous l’avons à la fois « pris au sérieux, reconnue comme abolition de la vie » et à la fois « niée et réduite à rien », p. 30. Nous reconnaissons la mort de l’autre et nous nions la notre. Car, elle est strictement inexistante au niveau inconscient. A ce niveau, nous nous pensons immortels. « Personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité », p. 26.

Mais avec la première guerre mondiale, l’homme ne pouvait plus « tenir la mort à l’écart, parce qu’il y avait goûté dans la douleur que lui avait causée en mourant le disparu, mais il ne voulait pourtant pas le reconnaître parce qu’il ne pouvait se représenter mort lui-même », p. 32. La mort n’est pas « représentée », aucune image ne permet de la figurer.

Est-ce que ceux qui se suicident rêvent de leur suicide ? A suivre Freud, cela ne devrait pas être possible.

Il faudrait chercher si le rêve d’un suicidaire permet de représenter sa propre mort ou si cette représentation peut effectivement se ramener à la représentation de la mort d’un autre. Il est probable que cela soit la deuxième situation qui soit vraie. S’il est vrai que le rêve ne peut que représenter le sujet, il ne peut le présenter directement sans la médiation de l’image ou du mot, alors, le rêve ne peut non plus que représenter sa mort sans passer par l’image de la mort d’une autre personne que le sujet ou un mot (qui n’est toujours pas le sujet).

L’énigme du suicide demeure. Si on ne peut se représenter sa propre mort comment peut-on la vouloir ?

Il faudrait reprendre la construction freudienne et se faire une idée du bâtiment conceptuel qu’il construit sur ces certitudes à propos de la mort. Et les fondations ne sont pas simples à mettre à jour.

Il y a l’affirmation initiale (je suis immortel), le présupposé (je nie que je puisse un jour mourir), l’axiome (je ne peux me représenter ma propre mort) et surtout une déduction.

Nous sommes une humanité de meurtriers dont la pulsion criminelle n’attend que la première occasion pour s’exprimer. Il devient facile d’élever des cloisons entre ces murs conceptuels : la civilisation, la religion, le christianisme surtout, et la philosophie, ne viennent que comme les raisons avancées secondairement pour maintenir un écart entre la mort de l’autre et la possibilité de notre propre mort.

1- L’axiome. « Notre inconscient ne croit pas à la mort, il se conduit comme s’il état immortel. (il) ne connaît absolument rien de négatif, aucune (dé)négation – en lui les contraires se recouvrent – et de ce fait ne connaît pas non plus notre propre mort, à laquelle nous ne pouvons donner qu’un contenu négatif », p. 36. Littéralement, la mort n’existe pas dans l’inconscient, elle a un contenu négatif, elle est rien, elle n’est pas représentée. Un vide absolu, un blanc illisible, un saut de lecture. Notre propre mort n’est pas une perception sensible, elle est une idée vide de signification. Ce qui explique la possibilité de l’héroïsme.

Le héro qui se lance dans la bataille ne pense tout simplement pas qu’il pourrait y mourir. « Y peut rien t’arriver », p. 36. Nous sommes comiques, nous les hommes qui comme dans les cartoons de Tex le coyote, pouvons mourir dix fois de suite dans l’épisode et nous relever à chaque fois comme si de rien n’était.

2- La déduction. D’abord la sauvagerie de la guerre. Il faut supposer ce qui la précède. Avec la guerre, il nous a fallut admettre la mort de l’autre, nous ne pouvions plus tenir à l’écart notre propre mort sans pour autant la reconnaître. Freud passe par la pulsion de meurtre. Elle est entièrement « déduite »: « Un interdit (« Tu ne tueras point ») si puissant ne peut se dresser que contre une impulsion d’égale puissance. Ce qu’aucune âme humaine ne désire, on n’a pas besoin de l’interdire, cela s’exclut soi-même », p. 85. Il nous faut donc en conclure que l’impulsion à tuer est d’une puissance inégalée. Cette pulsion est inaltérable et n’attend qu’une occasion pour se manifester. « Les pulsions inhibées » font « irruption vers la satisfaction si l’occasion s’en présente », ce qui montre sa « plasticité », cette pulsion « coexiste » avec les autres pulsions, elle « subsiste à côté », elle est « impérissable », p. 22.

3- Si la pulsion meurtrière est déduite, le vide de représentation de notre mort est affirmé. La raison ne peut avoir de prise sur une représentation qui n’existe pas. Elle n’a même pas à l’écarter, la représentation absente s’écarte d’elle-même. Le refus de notre propre mort demeure inaltérable. Il ne sert de rien de chercher à persuader le suicidaire de renoncer à son acte. Il se croit déjà immortel.

4- Si nous croyons immortels, la volonté de mourir n’existe pas au niveau inconscient. Seuls existent la pulsion de tuer (inconsciente) et la volonté (consciente) de tenir notre propre mort à l’écart de celle des autres. Freud ne fait aucun recours à l’instinct de conservation, ni à une prétendue « pulsion de vie », rien ne fait vraiment obstacle à ce que la pulsion meurtrière ne se manifeste.

5- Ensuite, l’histoire du Christ : « si le fils de Dieu a été forcé de sacrifier sa vie pour délivrer l’humanité du péché originel, il fut selon la loi du talion – rendre la pareille – que ce péché ait consisté en un mort, en un meurtre. Cela seul pouvait exiger pour son expiation le sacrifice d’une vie », p. 31. Cela a une telle importance que nous en avons construit un système religieux sur ces bases. La civilisation continue éternellement à dénier notre propre mort. En inventant la vie après la mort, la « persistance des âmes » et la vie avant la vie. Avec le christianisme, un pas de plus est accomplit. La vie après la mort vaut mieux que la vie elle-même. La mort est « plus précieuse », « pleinement valable », le christianisme « rabaisse la vie, que la mort termine, à une simple préparation », p. 33-34. En ce sens, la religion œuvre pour réduire l’intérêt de supporter la vie. La promesse de l’éternité pousse à chercher à maintenir dans l’au-delà le refus de notre propre mort.

5- Conséquences pour le suicide. La pulsion suicidaire n’existe pas. L'expression du "meurtre de soi-même" (sui cider, tuer soi) est donc tout à fait adaptée ! Le suicide ne peut alors se comprendre que dans le cadre étroit d’un « suivisme » par le sujet. Le suicidaire « suit » celui qu’il vient de perdre. La mort de l’autre est fascinante : « à l’égard du mort lui-même nous avons un comportement particulier qui ressemble presque à l’admiration témoignée à celui qui a réussi quelque chose de très difficile », p. 27. Nous vivons un « total effondrement quand la mort a frappé un de nos proches » (..) Nous enterrons avec lui nos espoirs, nos exigences, nos jouissances, nous ne nous laissons pas consoler, et nous nous refusons à remplacer celui que nous avons perdu. Nous nous comportons alors comme une sorte d’Asra, ces êtres qui suivent dans la mort ceux qu’ils aiment », p. 28 (allusion au poème de H. Heine, « Der Asra » dans Romanzero. Les Benou-Azra étaient une tribu arabe célèbre en amour). J’ai recherché des informations sur les Asra. Mais, pour l’instant, je n’en trouve pas….

6- Le raisonnement est le suivant : je ne peux pas mourir de toute façon, par contre, il faut que l’être que je viens de perdre continue à vivre. Je vais alors lui prêter ma vie inaltérable pour qu’il continue à vivre dans l’au-delà. D’où l’exemple d’Ulysse parlant à Achille : « ne t’afflige pas d’être défunt, Achille » ! Ou encore, la version de Heine aussi citée par Freud : « moi, le Pélide, le héros mort, prince des ombres au souterrain séjour ».

7- Freud, des années plus tard, maintiendra cette conception. Le suicide est le produit d’un acte du sujet conscient auquel s’allie la force d’une pulsion meurtrière inconsciente d’une « puissance inégalée » : « Peut-être personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si premièrement il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et deuxièmement ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne », (« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion).

8- Y-a-t-il une issue ?

Freud condamne clairement l’action néfaste de la civilisation et de la religion qui donnent des arguments et des occasions à la pulsion meurtrière de s’exprimer et empêche le sujet de « supporter » une vie difficile.

« Ne devons-nous pas convenir qu’avec notre attitude de civilisé à l’égard de la mort nous avons, une fois encore, vécu psychologiquement au-dessus de nos moyens et ne devons-nous pas faire demi-tour et confesser la vérité ? Ne vaudrait-il pas mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente à l’égard de la mort, que nous avons jusqu’à présent si soigneusement réprimée. (…) cela présente l’avantage de mieux tenir compte de la vraisemblance et de nous rendre la vie de nouveau plus supportable. Supporter la vie reste bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche. (…) «Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort », p. 40.

« S’organiser pour la mort », contrairement à un appel au suicide, est un plaidoyer pour supporter la vie. Freud propose de « faire une place » à la mort, une signification « vide de représentation ».


Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, petite bibliothèque Payot, 15, Paris, Payot, 1981

Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5/16/2007

Citation de Freud sur le suicide

je viens d'ajouter un passage de Freud sur le suicide. Il s'agit du "Manuscrit N" de 1897 paru dans Naissance de la psychanalyse. Le passage est cité dans la rubrique "Extraits" du blog. Je compte en faire un commentaire prochainnement. A bientôt

3/10/2007

Le trouble fête de l’amour déclenche le suicide

Mis à part le cas de la jeune homosexuelle, Freud a aussi analysé le cas du suicide de Nathanaël raconté par E. T. W. Hoffman dans le conte passionnant de L’homme au sable[1], dont j’ai fait un premier commentaire.

Cette analyse de Freud me parait très importante pour la compréhension du suicide par la psychanalyse.

Je souhaite y revenir en détail. Car Freud évoque la « compulsion de répétition » qui a quelque importance dans le suicide. Mon commentaire est une deuxième étape qui ne sera sans doute pas la dernière. Veuillez m’en excuser l’aridité et la sécheresse.

Dans le conte d’Hoffman, l’angoisse serait liée au doute sur la vie d’une poupée. Est-ce que la poupée Olimpia est vivante ? Sinon, un robot peut-il devenir humain ? L’angoisse serait-elle comme une peur du robot.

Freud conteste ces idées dans L’inquiétante étrangeté [2]. Il repère deux types de répétition. Celle des signifiants de l’œil et celle des personnages représentant le père.

Les signifiants de l’œil, les mots dont la signification renvoient à l’œil, sont portés par des objets (les lunettes, les joli yeux), la profession des personnages (opticien), les yeux des enfants que l’on arrache et la série des noms propres des figures paternelles (Coppelius, Coppola, coupelle = la prunelle des yeux).

Les personnages paternels, ceux qui représentent le père, sont séparés en personnages néfastes représentant l’homme au sable (l’avocat Coppelius et l’opticien Coppola) et en personnages protecteurs (le professeur Spalanzani et le propre père de Nathanaël).

Freud explique que ces signifiants sont des « substituts » de l’angoisse de castration[3]. Et qu’ils sont en relation intime avec le « désir de mort du père » de Nathanaël enfant[4]. Un désir de mort que Nathanaël a refoulé.

Puis, Freud remarque que le personnage de Coppelius, « l’homme au sable », n’apparaît que comme « trouble de fête de l’amour [5]». En effet, l’homme au sable est là quand Nathanaël étudiant se brouille avec sa fiancée Clara, c’est Coppola qui casse la poupée Olimpia dont il est tombé amoureux et enfin, quand Nathanaël va se marier avec Clara et que Coppelius le contraint à se suicider. Surtout, l’homme au sable apparaît dans son enfance. Il vient au moment précis où Nathanaël doit se séparer de sa mère pour aller se coucher. A ce moment, l’homme au sable n’apparaît que dans le récit que la bonne raconte aux enfants avant de s’endormir.

Etablissons une première association. Nous avons trois éléments : l’angoisse de castration, la rupture de l’amour et le désir de la mort du père. Ces trois éléments sont liés à chaque fois que l’amour est troublé.

Une remarque sur les yeux. Les personnages protecteurs rendent ses yeux à Nathanaël. Ce sont les personnages néfastes qui portent le désir de mort du père refoulé par Nathanaël. Donc, les yeux peuvent se « dévisser [6]», ou « s’insérer ». Comme dans les orbites d’une poupée[7]. Ils se donnent ou ils se prennent. Exactement comme dans l’histoire du petit Hans racontée par Freud. Dans le cas de Nathanël, le personnage paternel est l’agent d’une fonction de castration : selon qu’il est protecteur ou néfaste, Coppela ou Spalanzani. Coppela arrache les yeux de la poupée, Spalanzani les rend à Nathanël en les jetant, Coppelius veut les arracher à Nathanël, son père l’en empêche. Avant, la poupée est animée, après elle est réduite à un pantin inanimé et désarticulé.

On comprend mieux pourquoi Freud oppose la croyance au doute.

Dans la croyance infantile en la vie des poupées se trouve le désir et le souhait pour un objet phallique. Le souhait que la poupée soit vivante. C’est-à-dire le souhait que la poupée en ait, qu’elle ait des yeux.

Dans le doute sur le caractère inanimé de la poupée, le désir refoulé de la mort du père et la séparation (pour la nuit) de la mère se placent au niveau inconscient. Nathanël n’a pas cette représentation à un niveau conscient. A la place, se trouve la mauvaise rencontre avec les personnages paternels néfastes. Mais, du fait de cette rencontre, l’amour est interrompu. La vie s’arrête : l’objet de cet amour lui est retiré ou Nathanël s’en retire en se jetant dans le vide.

Si l’on revient aux deux premières séries, la série des signifiants de l’œil représente l’objet phallique. Le signifiant de l’oeil est un signe 0 ou 1 selon qu’il est présent ou absent. Il fait de son porteur un être vivant ou inanimé. La série des personnages paternels représente la castration. C’est une fonction qui relie la vie à la présence du phallus, la mort à son absence.

Puis, Freud insiste ensuite pour expliquer que la division des figures paternelles implique une division du moi par le double (dans son commentaire des Elixir du diable[8]). Les deux divisions sont simultanées.

Cette division du moi s’organise de la façon suivante. Le moi est réparti entre Nathanaël et la poupée.

Le double porte le phallus de Nathanaël. Son signe peut se modifier comme nous venons de le voir. Il peut s’annuler, passer de la vie à l’inanimé. La poupée est d’abord animée, puis morte. Le double passe de la vie à la mort, de plus à moins, de 1 à 0[9].

Dans le film Terminator, il y a deux sortes de doubles robotisés. Un robot protecteur et une femme-robot destructrice. On voit là que ce film se distingue de l’histoire de l’homme au sable, par une division supplémentaire dans la série des doubles.

La division du moi produit ensuite un clivage du moi qui est séparé en deux parties. Dans l’une de ces parties, l’instance critique traite le moi logé dans l’autre partie comme un objet[10]. Donc, un objet mort ce que traduit la dislocation de la poupée.

Freud décrit les conséquences cliniques de la castration. Il y a :

- l’incapacité à aimer une femme[11]. Comme l’histoire de Nathanël l’indique. Nous voyons que le point déclencheur en est la rencontre d’une figure paternelle qui en est l’agent. La conséquence en est l’annulation de la présence du phallus. Du coup, le partenaire en perd sa vitalité et l’amour est interrompu.

- Le délire d’observation : l’instance critique regarde le moi[12], il est observé

- Le suicide : là, ce n’est plus le double qui meurt, mais c’est le moi lui-même qui est amené à se désarticuler comme la poupée[13]

- La formation de l’idéal du moi[14] (les espérances, les « aspirations du moi »)

Il faut enfin remarquer que le double en soi n’est pas effrayant. Les enfants au contraire de Nathanaël, n’ont pas de soucis avec leur poupée. L’angoisse du robot n’existe pas, il n’y a rien à craindre de Terminator. Le contenu effrayant du double appartient au passé infantile[15].

Quelle est cette force qui expulse le contenu effrayant au dehors[16], du moi sur le double ?

Cette force, c’est la « compulsion de répétition [17]», que l’on appelle parfois « pulsion de mort ». J’espère que vous voyez maintenant un peu mieux pourquoi et à quel point le choix par Freud de ce terme est précis et à quoi il se réfère.

Je pense que l’homme au sable n’a pas fini de nous en apprendre sur le suicide !


[1] - Hoffman ETW, Contes fantastiques, II, GF Flammarion, Paris, 1980

[2] - Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, folio essais, 93, Gallimard, Paris, 1985

[3] - Ibid, p. 231

[4] - Ibid, p. 232, note de bas de page

[5] - Ibid, p. 232

[6] - Ibid, p. 233

[7] - Ibid, p. 228

[8] - Il s’agit d’un roman de Hoffman. Freud en fait un commentaire dans l’inquiétante étrangeté

[9] - Ibid, p. 237

[10] - Ibid, p. 237

[11] - Ibid, p. 233

[12] - Ibid, p. 237

[13] - Ibid, p. 232

[14] - Ibid, p. 238

[15] - Ibid, p. 239

[16] - Ibid, p. 238

[17] - Ibid, p. 242

12/16/2006

Un suicide à retardement : Nathanaël de Freud

Nathanaël rencontre l’homme au sable à trois reprises. A chaque fois, il en est effrayé. A la troisième, il se jette du haut d’une tour et se fracasse le crâne.

Pourquoi Nathanaël ne se suicide-t-il qu’à la troisième rencontre ? Et pas à la première ou à la deuxième ?

Le suicide de Nathanaël n’est pas souvent cité par les psychanalystes. Le commentaire de Freud est pourtant aussi célèbre que son « Deuil et mélancolie ». Qui n’a pas entendu parler d’inquiétante étrangeté ?

Dans son petit essai, « L’inquiétante étrangeté[1] », Freud commente la nouvelle de Hoffman, « L’homme au sable [2] ».

Freud y voit le motif de la « répétition du même » : la même figure apparaît et déclenche l’angoisse. Cette figure, Freud l’inscrit dans une série paternelle. Elles s’enchainent subtilement sur la base d’un nom propre : ce lui de l’avocat Coppelius[3]. La série continue avec l’opticien Coppola et le professeur Spalanzani. L’angoisse de Nathanaël est de perdre ses yeux que Freud équivaut à la castration. La série paternelle incarne l’agent de la castration.

La bonne de Nathanaël est repérée dès le départ comme un substitut maternel. La série maternelle comporte : la mère de Nathanaël, la bonne qui raconte l’histoire de l’homme au sable et Clara, la fiancée de Nathanaël. Dans le texte de Hoffman, Clara est un double de Nathanaël. Tous les deux ont perdu leur père.

Freud souligne la nature narcissique de l’amour de Nathanaël pour la poupée Olimpia. Olimpia est son double.

A la première rencontre, Nathanaël perd connaissance. Il est malade plusieurs jours. A la deuxième, il devient fou et il est hospitalisé. A la troisième, il devient fou de la même façon, mais il se défenestre.

Il y a peut-être plusieurs façons de creuser la question du suicide de Nathanaël. On peut tenter de préciser plus finement les caractères de la défenestration. L’idée, c’est que la troisième scène apporterait un élément déclenchant supplémentaire et qui serait absent des deux premières. On peut aussi chercher ce qui est mortel dans la répétition des trois scènes. Dans ce cas, le suicide serait le dernier acte d’une pièce tragique et il existe une instance qui menace dès le début. Il y aurait une faille suicidaire initiale qui déclenche un suicide à retardement.

Il nous faut donc reprendre chaque moment d’effroi.

Quelles sont les séries en présence ?

Dans la première scène, Nathanaël épie la visite de l’avocat à son père derrière un rideau. L’avocat réclame les yeux et fait mine de prendre les cendres de la cheminée pour les jeter dans les orbites de Nathanaël, puis d’en extraire les yeux et les jeter dans la cheminée. Son père le défend et l’avocat s’en va sans rien. Par contre, on sait que la bonne a raconté la fable de l’homme au sable. La mère et la bonne sont hors de la scène.

Dans la deuxième scène, Nathanaël observe la scène avec des yeux, une longue-vue donnée par l’opticien. Il voit la poupée Olimpia dont il tombe amoureux alors que sa fiancée Clara est absente de la scène. Nathanaël apprend que l’opticien a fabriqué l’automate avec le professeur Spalanzani. L’opticien réclame les yeux, il prend le corps de l’automate en laissant les yeux au professeur. Les yeux sont déplacés. Dans la première scène, ce sont ses propres yeux, dans la deuxième ce sont ceux de la poupée. Les yeux de Nathanaël sont sous son regard.

Dans la troisième, Nathanaël observe la place en bas de la tour avec la même lunette de l’opticien. Clara est à côté de lui. Il voit apparaître Coppelius. Là, il ne s’agit pas de prendre les yeux que ce soit ceux de Nathanaël ou ceux de Olimpia. La vue de Coppelius n’est qu’un simple rappel. Les yeux ne sont plus sous le regard de Nathanaël. Par contre, Nathanaël est sous le double regard de Clara et Coppelius.

Si incrémentation il y a, c’est celle de la position des yeux et la présence du regard de l’équivalent maternel. Cette position des yeux diffère d’une scène à l’autre. Nathanaël les porte dans la première et la deuxième. Ils sont sous son regard dans la deuxième.

L’équivalent maternel est absent de la première scène. Dans la deuxième, cet équivalent maternel est aussi absent, mais l’automate suscite la passion de Nathanaël et Olimpia est sous son regard. Dans la troisième, l’équivalent maternel est à ses côtés. Quand Nathanaël se jette dans le vide, il passe sous le regard de Clara.

Le regard s’inverse de la première à la troisième. Absent à la 1ère, sous celui de Nathanaël dans la 2ème, c’est Nathanaël qui passe sous le regard dans la 3ème.

Hypothèse

Une hypothèse : ce qui empêche le suicide dans la première et la deuxième scène ne serait-il pas le fait qu’elles se déroulent sous le regard de Nathanaël ? Ou le fait que les yeux ne se trouvent pas sous le regard de l’équivalent maternel ?

Le passage à l’acte de Nathanaël est comme un suicide à retardement. Il est présent dès le début. Nathanaël s’évanouit. La mèche est allumée et elle progresse jusqu’à l’explosion sur la tour.


[1] - Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, folio essais, 93, Gallimard, Paris, 1985

[2] - Hoffman ETW, Contes fantastiques, II, GF Flammarion, Paris, 1980

[3] - Mot dont la racine latine évoque la coupelle des yeux.