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12/16/2007

Les « indicateurs fiables » du suicide ?

Xavier Bertrand, le ministre du travail (ex ministre de la santé au moment des suicides chez Renault) fait sa pub sur le dos du suicide. Il affiche sa volonté de « comprendre ». La belle âme…

Mais, il ne faut pas oublier que le fond social de la question du suicide est politique. Une commission doit rendre ses conclusions. Dirigé par un comportementaliste, le Pr Légeron, on sait déjà quelles seront les conclusions de cette commission : ces suicides, c’est le stress ! Résultat : le ministre et ses experts commis par l’état, pourront dire que le marché, l’industrie automobile, la recherche du profit, le malaise dans le travail, etc… n’y sont pour rien dans ces suicides chez Renault.

Notons le cynisme du vœu pieux de comprendre : la demande des syndicats n’est pas satisfaite. Le lien entre le suicide et le travail n’est toujours reconnu par l’état. C’est même le contraire : le médecin du travail de Renault a été licencié à la suite de son « intervention sur la prévention des risques psycho-sociaux » d’après la CGT.

Pendant ce temps, il faut toujours plus évaluer et mesurer. Le ministre veut des « indicateurs fiables et reconnus pour mieux détecter le stress au travail ».

Et oui, sans chiffres, comment savoir si l’entreprise fait du profit ?

Et puis, sans « indicateurs fiables » comment remplir une grille d’échelle comportementale ? Ce serait tout de même assez dramatique que la commission de Légeron ne puisse faire son travail…

12/22/2006

Le support de la perte dans le suicide, Esquirol

Après avoir remarqué l’importance de la perte dans le déclenchement du suicide dans les observations d’Esquirol, voir. Il parait utile de se demander qui est le support de cette perte. Dans des cas d’Esquirol, le support de la perte est le sujet. Il le formule par un : « j’ai perdu quelque chose ». Mais, la perte n’est pas toujours formulée de cette façon.

Il y a le cas d’une dame de 32 ans. Elle déclare à son mari « qu’il n’a plus d’épouse », texte.

Un monsieur âgé de 43 ans, s’est « beaucoup fatigué à l’exercice de ses fonctions publiques ». Il pense que « sa femme l’a dénoncé et qu’il est perdu auprès du gouvernement », texte. C’est-à-dire : « le gouvernement m’a perdu ».

Loin de le rassurer sur sa culpabilité à l’égard de sa femme qu’il maltraite, Esquirol souligne sa faute. En creux, Esquirol s’appuie sur l’idéal d’un bon mari qui a des égards pour son épouse. « Quels doivent être vos regrets », lui lance-t-il après une visite de son épouse au cours de laquelle le malade parle aux enfants « contre leur mère ». Esquirol le considère « comme un furieux qui n’a pas de parole ».

La parole pour Esquirol est le fondement de la « commotion morale » qu’il chercher à provoquer chez le patient. Une parole se donne en promesse de tenir un idéal d’honneur, voir. En l’espèce, c’est un idéal conjugal.

Pour ce Mr de 43 ans, Esquirol enfonce son couteau dans la plaie d’un idéal défaillant : « voudriez-vous aggraver encore le fâcheux état où vous l’avez mise ? », lui demande-t-il. Esquirol lui montre sa faute.

Ce qui ne va pas sans rappeler la recommandation de Freud à cet égard. Il explique en effet que l’analyste, n’est pas là pour absoudre[1]. Qu’il s’agit même de mettre cette faute en question. Cela nous rappelle aussi l’importance de l’autopunition dans les premiers écrits de Lacan (sa thèse la paranoïa). Ce dont Esquirol avait l’expérience.

Mme T. a des impulsions infanticides, texte. Elle a l’idée de tuer son nourrisson, elle sent des « craquements dans la tête ». Quand son fils la déçoit, il veut « se faire boucher contre les intentions de sa mère », Mme T. décompense. Enceinte, elle se reproche cette grossesse tardive. Elle craint de ne pas soigner correctement cet enfant. Plutôt que de céder à son impulsion infanticide, elle décide soit de la placer en nourrice, soit de se tuer : « c’est pour prévenir un crime qu’elle veut se détruire ». Une fois l’enfant placé, elle se reproche de « ne point l’avoir chez elle ». Le retour chez elle de l’enfant active ses idées d’infanticide et se idées de suicide : « il vaut mieux que je meure que cette innocente adorée ». La chose se reproduit à chaque fois que l’enfant revient chez elle. En sa présence, elle a « une impression intérieur bien étrange » : « je tressaille sans savoir pourquoi ». Esquirol se reproche aussi d’avoir « abandonné » ses affaires, son ménage et les « aliments qu’elle consomme ».

L’ensemble de ces reproches dessine une énonciation générale que l’on pourrait formuler de la façon suivante : « mes affaire, mon ménage et mes enfants m’ont perdu ».

La formulation en style indirect semble convenir à ces trois cas : « ils m’ont perdu ». Le mari pour la première, le gouvernement pour le second et les enfants pour la troisième. Cette formule semble être l’inverse des précédentes : « j’ai perdu quelque chose », voir. Pourtant, les deux formules, directe et indirecte, sont centrées par l’idée de la perte. Cette idée de perte précède la tendance suicide.

Seul le support de la perte varie. Il est soit dans l’autre ou soit du côté du sujet.


[1] - Freud S., La question de l’analyse profane, Paris, Folio essais, 318, Gallimard, 1985 : « Si notre patient souffre d’un sentiment de culpabilité, comme s’il avait commis un crime grave, nous ne lui conseillons pas de laisse là sa conscience torturée en invoquant son indubitable innocence ; cela il a déjà cherché en vain à le faire lui-même. Au contraire, nous l’avertissons qu’une sensation si forte et si tenace doit nécessairement se fonder sur quels chose de réel qui pourra peut-être se découvrir ».

12/21/2006

La parole donnée en échange du suicide, Esquirol

Jacques Louys nous indique quelques textes d’Esquirol. Très tôt, Esquirol a distingué le suicide de la maladie. Il pensait que le suicide ne peut se réduire à une maladie psychiatrique. Que tous les suicides ne s’expliquent pas par la notion de maladie mentale. Il pensait que le suicide n’est pas une monomanie. Que le suicide n’est pas une folie !

Ses observations, courtes, sont très synthétiques. Sans y prendre garde, on ne se sent rend pas compte que ce sont des commentaires après des années de recul sur le personne dont il parle. Elles sont très lisibles. Peut-être parce que Esquirol évacue le style conceptuel pour privilégier le discours du patient.

Le texte sur le général M. vaut un petit détour.

M. était un général de Napoléon. Avant de décompenser, il « appréhendait qu’on ne lui rendit pas justice ». Après son mariage, la visite d’un ami déclenche sa jalousie délirante. Le général M. soupçonne sa femme, même après le départ de cet ami. Il devient interprétatif. Il « voit partout son ami devenu son rival, il le croit couché avec sa femme pendant que lui-même est à côté d’elle ». Il interprète les bruits comme « autant d’avertissements ». Les cris sont des accusations : « lâche, lâche, piou, piou… ». Ses ennemis voient et entendent à travers les murs. On plaisante de lui. Après des années de traitement de toute sorte, rien ne triomphera de sa passion jalouse.

Le général M. ne supporte pas l’idée de cette lâcheté dont on l’accuse. Il veut « y mettre fin en se tuant ». Las ! Le général M. demande à un ami de l’achever avec de l’opium.

La rencontre avec Esquirol est remarquable ! Le général M. prend d’abord Esquirol pour un peintre chargé de faire « son portrait qui doit être livré au public et vendu comme le portrait d’un criminel ».

Esquirol obtient la parole d’honneur militaire du général :

« Après une heure d’entretien, nous gardons le silence, pendant lequel mes yeux restent fixés sur ceux du malade. Après quelques instants : « Général, lui dis-je, vous voulez vous tuer, et au défaut d’autre moyen, vous voulez conserver votre cravate ; vous ne vous tuerez pas ; je vous guérirai et je vous rendrai au bonheur et à votre famille.... »

« Au bonheur ! s’écria-t’il, il n’y a plus de bonheur pour moi ».

« Pardonnez moi, Général, je vous rendrai au bonheur, je veux m’assurer que vous n’attenterez pas à vos jours ; quatre domestiques vont rester dans votre chambre et vous veiller, ou bien, donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne ferez pas de tentatives. Choisissez, je préfère votre parole... »

« Je vous la donne, me dit-il d’une voix affaiblie... »

« Il me faut votre parole d’honneur franche et militaire»

Après quelques minutes d’hésitation : « Eh bien, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur militaire. » Je me retirai, laissant au malade sa cravate. Le lendemain, je me rends auprès de lui, je le félicite d’avoir résisté à son funeste dessein, je l’encourage et m’efforce de gagner sa confiance. Dans le cours de notre entretien, le malade m’a dit que plus de vingt fois il avait pris sa cravate pour s’étrangler, et que sa parole d’honneur l’avait retenu ».

Si le général se montre encore souvent jaloux, persécuté et interprétatif, il ne tentera plus jamais de se suicider. Même délirant, le général n’avait jamais perdu son idéal d’honneur militaire. Cet idéal lui a permis de lutter efficacement contre sa tendance suicide. Il avait donné sa « parole d’honneur militaire », lui qui souhaite qu’on lui rende justice sans mépris. Il avait « résisté, retenu par sa parole d’honneur ».

Le général tente en permanence d’échapper à ses ennemis, Il veut qu’on lui rende son honneur qu’il croit perdu : il s’emporte, il maltraite son épouse, il chasse l’objet de sa jalousie au sabre dans les couloirs de son château, etc…Loin de toute passivité, le général ne laisse pas ses ennemis tranquille, il les traque pour le tuer ! Le général agit et lutte. Il est en permanence dans l’espoir de récupérer son honneur. Cet honneur passe par la destruction de son rival. Le délire entier tourne autour de ce refus : je ne suis pas un lâche !

Dans ce cas, l’idéal du moi, son « moi-fort », comme l’indique J. Louys, est présent, il n’a pas chuté, il mobilise le général, il fonctionne et opère comme une barrière contre le suicide. Le général garde toujours espoir, celui d’être rétablit dans son honneur. Cet idéal du moi exerce une contrainte qui empêche le passage à l’acte.

Cet idéal du moi, le « moi officiel, le moi-fort » de J. Louys, n’a pas à être particulièrement développé au cours des entretiens avec Esquirol. L’idéal est là, Esquirol mise sur sa présence et le prend comme appui pour contrer le passage à l’acte.

La clairvoyance d’Esquirol est assez impressionnante : « Donnez-moi votre parole d’honneur militaire » !