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8/22/2007

No suicide

A lire régulièrement, le récit d'un témoignage pour évoquer "cette fin de vie si longue… et si ridicule". L'auteur est romancière. La fiction est pourtant bien réelle... Au frontispice de ces écrits: "Je mourrai peut-être sans m’en faire Du vernis à ongle aux doigts de pied Et des larmes plein les mains Et des larmes plein les mains" Boris Vian – Poèmes – Je mourrai L'ensemble commence par l'évocation de ceux qui partent et de la façon dont ils partent. L'auteur a l'impression d'être partie avec eux....

5/17/2007

Lors du suicide, le sens le plus élevé de l’amour se perd déjà !

Liliane Fainsilber attire notre attention sur un texte de Sigmund Freud, « le manuscrit N. » rédigé en 1897. C’est donc un texte précoce dont l’intérêt est pourtant grand dans la mesure où y sont exposés des idées dont on retrouvera les traces ultérieurement dans les textes freudiens.

A partir d’une discussion sur le désir de mort à l’égard des parents, Freud évoque Goethe : « le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kästner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du jeune Jérusalem qui se suicida ». Donc, un élément composite qui allie un fait personnel et un fait réel dont Goethe a eu connaissance du côté de Jérusalem.

« Les souffrances du jeune Werther» est un grand classique à connaître dans l’étude du suicide. L’intérêt de la remarque de Freud est de souligner la dimension biographique du texte. Ce suicide étant construit sur une rivalité oedipienne par identification de Goethe à Jérusalem. Mais comme il le précise, Freud estime que l’identification « n’est qu’un mode de pensée » et ne nous « délie pas de l’obligation de rechercher les motifs » de cette identification.

Pour comprendre tout l’intérêt de cette réflexion, il est utile de survoler rapidement la référence à Goethe. Charles Guillaume Jerusalemn, une simple connaissance de Goethe, était tombé amoureux d’une femme mariée. Il lui avoua son amour en se jetant à ses pieds. Econduit, il se suicide. Du coup, le récit de Werther par Goethe laisse supposer qu’il aurait pensé lui-même à se suicider dans des circonstances similaires.

L. Fainsilber rappelle avec raison le point de vue de Goethe. Ce dernier considère ce suicide sous l’angle de la perte du « premier amour » : le premier amour serait en quelque sorte le dernier. « L’unique, car, dans le second et par le second, le sens le plus élevé de l’amour se perd déjà ». Si bien que les amours suivants ne sont que des répétitions du premier. Ils sont inévitablement en défaut par rapport au premier amour déjà perdu. En tant que tels, ils réactivent la perte initiale et réveillent le sentiment d’une faute qui alimente la tendance suicide. Donc sous l’identification au rival, il y a la perte de l’objet.

Goethe était un fin lacanien !

Sa théorie suppose que la séparation est insupportable car elle réactive la perte. Cette idée se retrouve ensuite dans les textes ultérieurs de Freud. Par exemple Deuil et mélancolie, dans lequel Freud la développe. Loin de l’écarter, il la complète en la détaillant.

Goethe ne s’est pas suicidé en écrivant Werther. Comme l’indique L. Fainsilber, « le suicide de Jérusalem lui permit en quelque sorte de cristalliser » son oeuvre écrite. C’est l’une des issues possibles à la tendance suicide. Un conseil utile à formuler à l’entourage du suicidaire en particulier. Ecrivez le récit de ce que vous avez perdu !

Le texte de L. Fainsilber reprend de larges extraits de Goethe dans Werther. Il vaut la peine d’une lecture attentive.

1/29/2007

Le magasin des suicides

Ce livre est assez désopilant [1] !

C’est une sorte « d’anti suicide mode d’emploi ».

Mishima et Lucrèce tiennent un magasin qui fournit tout que ce qui permet de se suicider. Mishima passe son temps à inventer des systèmes de suicide qui évitent « aux gens à corps léger qui se défenestrent de se retrouver par des nuits de tornade ou d’ouragan en pyjama ridiculement échoués dans des branches d’arbre, accrochés à des réverbères ou étalés sur le balcon d’une voisin ». Leur fils Vincent est totalement dans le désir de sa mère Lucrèce : il offre un casque de kamikaze à sa sœur. Comme il se doit Lucrèce veut ce qu’il y a de mieux pour ses enfants : la mort !

La limite de ce genre de vente, c’est le crime. Quand une jeune fille veut prendre plusieurs bonbons empoisonnés, elle pourrait très bien vouloir assassiner son lycée entier.

Tout rate dans cette famille. Même le suicide de leur fille Marylin.

Une jeune cliente achète un bonbon empoisonné qui ne lui fait rien. Une dame a pris une mygale tueuse dont elle en tombe amoureuse. Elle revient et demande des aiguilles. Lucrèce : « je croyais que c’était pour lui crever les yeux ! Eh bien pas du tout, c’était pour tricoter des petites bottines en coton perlé à son araignée qu’elle avait appelée Denise. Elles étaient devenues copines et, d’ailleurs, la dame l’avait en liberté dans son sac ! »

Les clients ont beau acheter ce qui se fait de mieux en matière d’articles de suicide, leur désir leur joue des tours. Les clients peuvent vouloir ne pas mourir quand ils disent qu’ils veulent se suicider.

Le pivot de ce roman, c’est Alan. Le fils raté de cette famille : il voit la vie en rose. A l’inverse de Vincent, il trouve toujours que : « c’est zoli la vie ». Ses parents sont désespérés. Ils ont beau « le forcer à regarder les infos à la télé pour tenter de le démoraliser mais si un avion transportant deux cent cinquante passagers s’écrase et qu’il y ait deux cent quarante-sept morts, lui ne retient que le nombre de rescapés ! »

De fait, Alan va tout faire sauter. Il remplace le poison par des sucreries, il change les parpaings pour noyés par du polystyrène, etc…

Alan parvient peu à peu à inverser l’objet du magasin. Tout comme le désir dont on ne peut présumer par des mots, Alan fait un travail de subversion. Avec les mêmes mots que ceux du magasin du suicide, il en détourne la signification pour l’inverser. Ce n’est plus le magasin du suicide, c’est le MDS « comme on dirait la MJC ». Sa nouvelle devise : « suicidez-vous de vieillesse ! » Mishima, le dernier à résister à l’enthousiasme de son fils, en fait une déprime.

Son apothéose, c’est le moment où le gouvernement veut se suicider à la télévision en direct. Alan leur fournit du gaz hilarant.

Après un épisode au cours duquel Mishima entre dans une colère noire dans laquelle il menace de tuer son fils, toute la famille se retrouve à tenter de sauver Alan de la mort. En effet, Alan s’est jeté par-dessus le rebord de la fenêtre, « par accident ». Vincent le rattrape avec un bandage auquel Alan s’est raccroché. Mais, après un moment, Alan ouvre la main !

Ce suicide final d’Alan est un peu énigmatique. Il est juste possible de remarquer que l’inversion est complète. Ceux qui parlaient de mort vivront. Celui qui parlait de la vie mourra.

Il y a deux actes à cette fin.

Premièrement, tous sauf Alan menacent de se tuer à leur façon. « Ils vont se cadavériser ». Alan refuse l’inéluctable et tombe pas la fenêtre. Ne voulant pas les perdre, il doit se perdre.

Deuxièmement, la chute d’Alan oblige les autres à « tout abandonner sur les dalles » et à le remonter par un ruban (Alan n’était pas tombé tout en bas, mais avait chuté sur un perron intermédiaire). Sa famille est rassurée sur l’accident. Dans cette remontée, Alan observe leurs têtes et remarque que jamais il n’a vu son père « réjouit comme il est là », ni sa mère chanter comme ça. Il a l’idée d’avoir accompli sa mission de rendre les siens heureux. Et c’est là qu’il ouvre la main.

Le don de ce qu’il vient d’accomplir ? L’instant de voir que cela ne se peut que sans lui ? Doit-il se perdre à nouveau pour ne pas perdre ces nouveautés ? Pour achever la réussite ?

Alan est-il lacanien ? Le suicide comme seul acte qui réussisse ?


[1] - Teulé J., Le magasin des suicides, Julliard, 2007

10/30/2006

Plus rapide que le suicide

Plus rapide que le suicide

Le roman de Philippe Adam se lit en deux secondes, moins qu’il n’en faut pour passer par la fenêtre. Un clin d’œil et la jeune japonaise s’est suicidée.

C’est l’histoire d’un homme, probablement psychologue, qui reçoit une jeune japonaise à l’ambassade du Japon à Paris. La jeune japonaise s’est suicidée. Il cherche à dire ce qui a cloché dans l’aide qu’il lui a pourtant proposée.

La jeune japonaise est venue à Paris pour une thèse. On ne sait pas grand-chose d’elle, si ce n’est qu’elle semble se plaindre de ne pas avoir d’amis. Les hommes à qui elle enseigne le japonais ont tendance à la poursuivre de leur assiduité.

Elle s’accroche à celui qu’elle vient voir à l’ambassade. Elle lui fait des cadeaux dont il a juste la patience d’attendre qu’elle ne parte pour les jeter.

Philippe Adam, bio, est allusif ("Le syndrome de Paris", Inventaire/invention édition, Collection Jet Stream, octobre 2006).

L'homme de l'ambassade ne voit rien, il ne comprend pas, que fait-elle à Paris ?, il s’énerve : « Vous pensez trop. On ne vous a pas demandé d’imiter la Joconde. On ne vous a pas demandé de la peindre. On ne vous a rien demandé. Rien. Vous êtes venue ici. Vous y êtes ».

Il parait que ce qui arrive à la jeune japonaise est une maladie. Ce serait même ce que l’on appelle le syndrome de Paris, voir. L’attente déçue des japonais les conduirait soit au rapatriement, soit au suicide. Une explication sociologique en somme. Les japonais auraient une image idéalisée de Paris. Leur mode de vie serait à l’opposé de celui des français. Quand ils sont plongés dans la réalité, ils buttent sur le réel. Ils sont des étrangers radicaux.

Mais, alors, avec de telles explications, pourquoi tous les japonais de Paris ne suicident-ils pas ?

Cette explication est très insuffisante en ce qui concerne ce roman. Il s’y passe autre chose de bien plus important.

L’homme de l’ambassade ne l’aime pas. Il supporte mal ses retours incessants pour le voir. Il ne supporte pas ses critiques sur la décoration de son bureau. Sa présence même l’insupporte : « vous étiez là ». Et c’était déjà trop pour lui.

Pourtant, elle veut lui faire plaisir. Elle lui invente des rencontres.

Elle n’a que lui. Mais, il met en doute l’existence de ses rencontres. A juste titre, mais sans repérer que ces inventions sont comme ses cadeaux pour lui, pour l’encourager à la recevoir. Pour le faire désirer un peu, voire exciter la jalousie qu’elle pourrait lui supposer.

Sur cette méprise, l’homme de l’ambassade prend ces rencontres au pied de la lettre et tente de lui montrer ce qu’elles peuvent avoir de risqué pour elle. Fausse route, bien sûr.

Elle le lui dit à plusieurs reprises : « arrêtez. Arrêtez. C’est tout. C’est à vous que je le demande ». L’homme de l’ambassade ne réalise toujours pas sa méprise. Il a l’impression de se débarrasser d’elle quand il lui dit au revoir. Ca lui pèse.

Elle s’en rend compte. Elle tente de se faire aimer malgré tout. Elle se déclare, dit qu’elle veut se marier « sans avec savoir qui ». La méprise continue et l’homme de l’ambassade n’envisage même pas que ce pourrait être avec lui. Il croit qu’elle ne demande rien. Il va jusqu’à la traiter de folle.

Dépitée, elle lui dit qu’il ne l’aide pas malgré ce qu’il prétend vouloir faire : « ce n’est pas la bonne méthode ». L’homme lui reproche de se bloquer, mais c’est lui persiste : « je sais ce que je fais. J’ai assez d’expérience ». « Alors, moi, je continuais, je reprenais la thérapie malgré vous, j’insistais ». Seriez-vous prête à tout, lui demande-t-il.

Oui, elle serait prête à tout. Elle serait prête à tout pour se faire comprendre de lui. Et c’est ce qu’elle fait en passant par la fenêtre.

Il est trop tard, c’est allé trop vite. L’homme de l’ambassade ne peut que regretter. Il se dit qu’il aurait fallut la privilégier. La faire passer en premier quand elle arrive pour le voir le jeudi matin, par exemple. Une petite marque d’attention qui aurait pu la soutenir. Mais, il a eu peur et il l’a lâché. Dans le vide du rebord de la fenêtre.

Voilà pourquoi ce texte est important. L’homme de l’ambassade avait une responsabilité : celle d’assumer le fait qu’il était la seule personne à Paris en qui la jeune japonaise avait confiance.