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12/16/2007

Court-circuiter la parole

Une jeune femme adolescente qui voulait y passer est sauvée par la vigilance de sa mère. Vidéo témoignage Le désir de vivre y est interrogé. Le médecin examinateur sous prétexte de "soigner physiquement" passe à côté du sujet. C'est un "court-circuit" de la pensée comme le médecin le dit. Le médecin court-cuircuite la discussion pour déclarer "vous avez mal compris". Réponse très juste de la concercnée: "c'est pas la peine que je parle à quelqu'un, si on ne m'écoute pas". La surdité de ceux qui prétendent "écouter" et "aider" est assez odieuse... Et oui, il est difficile de parler..

6/26/2007

Suicide.com et compagnie

Bruno Fay, journaliste indépendant, a fait une recension des rapports entre suicide et internet sur son blog (le 17 mai 2005).

Les témoignages qu’il est parvenu à rassembler dans ce billet sur le suicide sur le net sont intéressants pour parvenir à cerner la signification de ces actes.

Il y a d’abord le côté irréaliste de la possibilité d’annoncer ses intentions sur un média que l’on croit trop facilement « virtuel ». Ce média est au contraire tellement réel que les annonces suivies de réalisation existent bel et bien. Avec le net, nous ne sommes plus dans la fiction de Petits suicides entre amis, un roman de Arto Passilina paru en 2005. Le net a permis de dégrader la fiction en réalité. L’insistance qu’il y a à penser l’internet comme virtuel montre seulement que beaucoup le trouvent incroyable. C’est dans un effet d’après-coup que le contenu se révèle prémonitoire du passage à l’acte. Ce qui souligne en creux que de nombreuses lettres ou blog évoquent la mort sans forcément conduire au passage à l’acte. Comme Benoit Desavoye, auteur du livre « Les blogs », en témoigne. Celui-ci a pour travail de vérifier les contenus et il avoue n’avoir rien vu venir pour une jeune fille qui s’est suicidée : « Après-coup, on comprend que c’était explicite ».

Mais, je pense que la réalité est de toute façon incroyable. Pourquoi internet échapperait-il à notre tendance à ne pas y croire ?

L’article de Fay permet aussi de se demander ce que signifie d’annoncer son suicide par écrit. Les lettres des suicidés sont des classiques déjà étudiées par Briere de Boismont en 1856. Alors, est-ce que l’internet y apporte quelque chose de nouveau ? Je ne crois pas.

En effet, ces lettres sont une façon de « laisser son journal intime ouvert dans la salle de bain », comme le dit Morgane. A ce titre, un blog est soit une lettre, soit un journal selon sa longueur. Ce qui compte réellement étant plutôt la possibilité ou pas que d’autres les lisent. Ce qui est le cas aussi bien des lettres laissées lors du passage à l’acte, que des blogs de celui qui est passé à l’acte que du journal intime que l’entourage retrouve après le décès.

La présence de ce lecteur suppose que quelqu’un puisse déchiffrer l’acte. Le suicide de Didon nous l’indique. Il lui fallait faire signe à la cité et à son amant. En se jetant dans le feu, elle adresse un signe qui montre ce qu’elle a accomplit (la construction de la ville, la vengeance de son mari) et son amour (elle s’est enflammée pour son amant). Elle envoit ces signes à des adresses multiples, voire sans nombre. Par cet acte, elle inverse la direction du regard : ce n’est plus elle qui regarde le départ de son objet, c’est l’Autre qui voit ce qu’elle était. Moyen en quoi l’Autre existe, son amour devient consistant.

Si bien que les blogs pourraient remplir une fonction analogue.

Cette fonction, Jacques-Alain Miller l’a souligné pour Google : il met « chaque chose à sa place - et toi-même par-dessus le marché, qui ne seras plus, et pour l'éternité, que la somme de tes clics ».

Le blog est une façon de laisser une trace de soi. Avec l’écriture et internet, nous revenons aux fonctions primitives du signe qui avait été inventées par les bergers pour dénombrer les chèvres du troupeau. Le blog donne la possibilité de se compter parmi d’autres anonymes. C’est une inscription du sujet dans le monde des signes auquel il y ajoute son propre signe.

En même temps, le sujet s’est effacé sous ce signe, il a disparu. Les lecteurs de son blog peuvent en voir la trace, comme les marins voyaient la fumée de Didon s’élever dans le ciel. Que la fumée puisse faire le signe d’une décision est attesté par celles des conclaves du Vatican, n’est-ce pas ?

De là à déchiffrer ce qui a été dit… La signification s’est interrompue au moment de l’acte. Le discours du sujet a été ravalé par l’acte suicidaire à l’état de signes, faute d’être relayé par d’autres mots. Le disque s’est rayé. Le sujet ne peut plus se faire comprendre.

En réalité, cela s’enchaîne selon une progression inverse. Le sujet a d’abord l’idée de ne pas être entendu. Alors, il tente de le signifier par son blog, laissant à l’Autre la tâche de le déchiffrer.

Alors, les blogs d’adieu sur le net montrent le fol espoir que quelqu’un enfin puisse parvenir à lire puis à dire ce que l’auteur n’arrivait pas à faire entendre.

Briere de Boismont A., Du suicide et de la folie suicide considérés dans leurs rapports avec la statistique, la médecine et la philosophie, Baillière, 1856

12/21/2006

La parole donnée en échange du suicide, Esquirol

Jacques Louys nous indique quelques textes d’Esquirol. Très tôt, Esquirol a distingué le suicide de la maladie. Il pensait que le suicide ne peut se réduire à une maladie psychiatrique. Que tous les suicides ne s’expliquent pas par la notion de maladie mentale. Il pensait que le suicide n’est pas une monomanie. Que le suicide n’est pas une folie !

Ses observations, courtes, sont très synthétiques. Sans y prendre garde, on ne se sent rend pas compte que ce sont des commentaires après des années de recul sur le personne dont il parle. Elles sont très lisibles. Peut-être parce que Esquirol évacue le style conceptuel pour privilégier le discours du patient.

Le texte sur le général M. vaut un petit détour.

M. était un général de Napoléon. Avant de décompenser, il « appréhendait qu’on ne lui rendit pas justice ». Après son mariage, la visite d’un ami déclenche sa jalousie délirante. Le général M. soupçonne sa femme, même après le départ de cet ami. Il devient interprétatif. Il « voit partout son ami devenu son rival, il le croit couché avec sa femme pendant que lui-même est à côté d’elle ». Il interprète les bruits comme « autant d’avertissements ». Les cris sont des accusations : « lâche, lâche, piou, piou… ». Ses ennemis voient et entendent à travers les murs. On plaisante de lui. Après des années de traitement de toute sorte, rien ne triomphera de sa passion jalouse.

Le général M. ne supporte pas l’idée de cette lâcheté dont on l’accuse. Il veut « y mettre fin en se tuant ». Las ! Le général M. demande à un ami de l’achever avec de l’opium.

La rencontre avec Esquirol est remarquable ! Le général M. prend d’abord Esquirol pour un peintre chargé de faire « son portrait qui doit être livré au public et vendu comme le portrait d’un criminel ».

Esquirol obtient la parole d’honneur militaire du général :

« Après une heure d’entretien, nous gardons le silence, pendant lequel mes yeux restent fixés sur ceux du malade. Après quelques instants : « Général, lui dis-je, vous voulez vous tuer, et au défaut d’autre moyen, vous voulez conserver votre cravate ; vous ne vous tuerez pas ; je vous guérirai et je vous rendrai au bonheur et à votre famille.... »

« Au bonheur ! s’écria-t’il, il n’y a plus de bonheur pour moi ».

« Pardonnez moi, Général, je vous rendrai au bonheur, je veux m’assurer que vous n’attenterez pas à vos jours ; quatre domestiques vont rester dans votre chambre et vous veiller, ou bien, donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne ferez pas de tentatives. Choisissez, je préfère votre parole... »

« Je vous la donne, me dit-il d’une voix affaiblie... »

« Il me faut votre parole d’honneur franche et militaire»

Après quelques minutes d’hésitation : « Eh bien, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur militaire. » Je me retirai, laissant au malade sa cravate. Le lendemain, je me rends auprès de lui, je le félicite d’avoir résisté à son funeste dessein, je l’encourage et m’efforce de gagner sa confiance. Dans le cours de notre entretien, le malade m’a dit que plus de vingt fois il avait pris sa cravate pour s’étrangler, et que sa parole d’honneur l’avait retenu ».

Si le général se montre encore souvent jaloux, persécuté et interprétatif, il ne tentera plus jamais de se suicider. Même délirant, le général n’avait jamais perdu son idéal d’honneur militaire. Cet idéal lui a permis de lutter efficacement contre sa tendance suicide. Il avait donné sa « parole d’honneur militaire », lui qui souhaite qu’on lui rende justice sans mépris. Il avait « résisté, retenu par sa parole d’honneur ».

Le général tente en permanence d’échapper à ses ennemis, Il veut qu’on lui rende son honneur qu’il croit perdu : il s’emporte, il maltraite son épouse, il chasse l’objet de sa jalousie au sabre dans les couloirs de son château, etc…Loin de toute passivité, le général ne laisse pas ses ennemis tranquille, il les traque pour le tuer ! Le général agit et lutte. Il est en permanence dans l’espoir de récupérer son honneur. Cet honneur passe par la destruction de son rival. Le délire entier tourne autour de ce refus : je ne suis pas un lâche !

Dans ce cas, l’idéal du moi, son « moi-fort », comme l’indique J. Louys, est présent, il n’a pas chuté, il mobilise le général, il fonctionne et opère comme une barrière contre le suicide. Le général garde toujours espoir, celui d’être rétablit dans son honneur. Cet idéal du moi exerce une contrainte qui empêche le passage à l’acte.

Cet idéal du moi, le « moi officiel, le moi-fort » de J. Louys, n’a pas à être particulièrement développé au cours des entretiens avec Esquirol. L’idéal est là, Esquirol mise sur sa présence et le prend comme appui pour contrer le passage à l’acte.

La clairvoyance d’Esquirol est assez impressionnante : « Donnez-moi votre parole d’honneur militaire » !