Bonjour à tous, Je m'appelle Katia et j'ai perdu ma sœur d'un suicide en mai 2006. (A ce titre, il parait que la première semaine de mai voit toujours une recrudescence de suicide, dixit les gendarmes) Lire la suite
10/12/2007
Appel à témoigner
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Psychanalyse du suicide quotidien
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10/12/2007 10:04:00 AM
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Libellés : entourage, Témoignage
9/25/2007
Le philosophe André Gorz s’est suicidé avec sa femme
AFP 24 septembre 2007
Information diffusée par : Multitudes-infos
Le philosophe André Gorz, cofondateur de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, est mort, lundi 24 septembre, à l’âge de 84 ans. Il s’est suicidé avec sa femme à leur domicile de Vosnon, dans l’Aube, selon des proches du couple.
Né à Vienne en février 1923, sous le nom de Gerard Horst, André Gorz, considéré comme un penseur de l’écologie politique et de l’anticapitalisme, est notamment l’auteur d’Ecologie et Politique et d’Ecologie et Liberté. Il avait fondé, avec Jean Daniel notamment, Le Nouvel Observateur en 1964, sous le nom de Michel Bosquet.
Après sa retraite dans les années 1990, il s’était retiré dans une maison à Vosnon, à 35 kilomètres de Troyes, avec son épouse, dont il était très épris et qui était atteinte d’une affection évolutive depuis plusieurs années. Selon des proches, c’est une amie qui a constaté le drame lundi matin. Des messages affichés sur leur porte précisaient qu’il fallait "prévenir la gendarmerie".
André Gorz ou la conversion morale d’un exilé
Le monde des livres, 24.09.07
Certains livres peuvent avoir plusieurs vies. Le Traître est un de ceux-là. Cet essai autobiographique de 1958 est un livre étonnant par son style et par sa genèse. En 1939, juste après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, l’adolescent qui deviendra André Gorz est envoyé en Suisse. De père juif, sa mère catholique décide de le mettre à l’abri dans une pension près de Zurich. Il vit cette séparation dans une "irrémédiable solitude". Cet éloignement ranime en lui le sentiment d’un exil intérieur dont il n’avait jusqu’ici pas vraiment pris la mesure. Sa condition de "métis inauthentique" le pousse dans une recherche éperdue du sens de son existence. Il tente alors de s’évader par une réflexion abstraite sur sa propre condition. L’Etre et le Néant de Sartre agira sur lui comme un déclencheur de sa "conversion morale".
Fin 1945, à 22 ans, il entreprend l’écriture d’un traité de philosophie.
"Il lui fallait fonder une théorie de l’aliénation et une morale (…), expliquer pourquoi les individus peuvent être mutilés dans leurs possibilités et supporter leur mutilation (1)." Son initiative coïncide avec un premier échange avec Sartre ("Morel" dans Le Traître), venu tenir une conférence à Genève. Mille cinq cent pages plus tard, il présente à Morel le fruit de son travail. Sartre, absorbé par l’écriture de sa Critique de la raison dialectique, n’y prête qu’une attention distraite. Parce qu’il avait anticipé son échec, il s’investit alors dans l’écriture d’un essai autobiographique.
Que cherche l’apprenti philosophe à travers cette autoanalyse existentielle ? Il cherche à "inventer une activité qui ramasse sa "diaspora" singulière et ramène ses membres épars dans une nouvelle patrie". À tâtons, il s’est forgé une méthode : par des allers-retours incessants entre son passé et sa condition présente, il fait progresser sa pensée et en extrait une synthèse théorique en s’appuyant sur les écrits existentialistes, la psychanalyse et l’œuvre de Marx. Résultat :
Le Traître, ce livre inclassable et fascinant qui sera publié avec un avant-propos élogieux de Sartre. Gorz est né et c’est son "maître" qui l’annonce : "L’intelligence de Gorz frappe dès le premier coup d’œil :
c’est une des plus agiles et des plus aiguës que je connaisse, écrit Sartre. Le Traître ne prétend pas nous raconter l’histoire d’un converti ; il est la conversion elle-même."
Gorz est face à son destin d’écrivain. Le comprend-il vraiment ? Le succès du Traître est en tout cas immense. Il a changé la vie de ce "besogneux minable". Un article paru en 1961 dans Les Temps modernes est ajouté à la présente réédition dans une version raccourcie. Gorz y démontre que le vieillissement d’un homme est d’abord "social". Nous vieillissons parce que les recommencements nous sont progressivement de moins en moins possibles et que notre passé devient toujours plus la préfiguration de notre avenir. Cette réédition est une belle occasion pour aborder l’œuvre de Gorz et méditer le témoignage adressé à chacun d’entre nous dans son ouvrage pionnier.
Christophe Fourel
(1) Ce traité sera finalement publié en 1977 sous le titre de Fondement pour une morale (éd. Galilée). Le traître suivi du Vieillissment, Gorz A., Gallimard, "Folio essai", 412 p.
André Gorz, le philosophe et sa femme
Le monde des livres, 26.10.06 (mis à jour le 24 09 2007)
Arrivé à un âge où il ne se sent plus la force d’entreprendre un livre de longue haleine, André Gorz se retourne sur sa vie, se rend compte qu’il n’en a jamais écrit l’essentiel, sa relation avec sa femme, et il commence à lui écrire, à elle, directement : "Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable.
Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien."
Très peu de livres accrochent ainsi, en quelques phrases qui donnent le ton, le tempo, la musique et l’émotion, la qualité d’une vie. On lit cette lettre d’amour à une femme vivante, malade et qui souffre et qui va mourir un jour, lointain peut-être encore mais de toute façon trop proche, et cette mort devient aussi inacceptable pour celui qui lit que pour celui qui écrit. Dans les dernières lignes, qui reprennent les premières sur un ton qui étreint le cœur encore plus, cette mort est envisagée. Un tel livre, court, exact, poli comme un galet sans effort apparent, vient rappeler ce que peut la littérature quand elle sonne vraie parce qu’elle sonne juste.
Racontant un amour singulier, il tombe à pic dans un débat encore une fois en cours sur le couple. À un extrême, Sartre et Beauvoir, que Gorz et Dorine ont bien connus : l’expérience de l’ouverture, la fidélité au pacte conclu d’engagement à vie et du tout se dire des autres relations amoureuses que l’on s’autorise sans trahir la relation fondatrice, priorité des priorités. À l’autre extrême, Gorz et Dorine, le même pacte mais cette fois dans l’engagement exclusif, corps et âme, puisque l’âme est le corps vécu. La fidélité devient réciprocité éthique : je ne te fais pas ce que je ne voudrais pas que tu me fasses. Entre ces deux paradigmes, toute la gamme des aménagements possibles, contrats tacites, compromis, mensonges, omissions, frustrations, réussites affichées, échecs cachés, ou l’inverse, arrangements qui sont le lot plus ou moins choisi de tant de couples quand ils durent.
Le magnifique, dans Lettre à D., n’est pas de donner un exemple – Gorz, philosophe du social, ne prétend pas établir une norme à partir d’une entreprise à deux qu’il sait exceptionnelle et en quelque sorte voulue par l’histoire, la grande, celle qui tranche les vies – mais de donner un sens politique à l’amour. Non pas sécession et refuge mais réalisation de quelque chose qui le dépasse en le confirmant et en s’affrontant au monde. En l’occurrence une œuvre, philosophique, littéraire, journalistique dont l’un et l’autre puissent être fiers ensemble parce qu’elle agit. Ce n’est pas tout de rencontrer l’âme sœur, encore faut-il trouver un projet qui pérennise la rencontre et la rende productive d’autre chose que la relation elle-même. Gorz, quand il rencontre Dorine, écrit un essai philosophique qui doit fonder une hiérarchie des conduites humaines face à la finitude, à la précarité, à la vie collective, à l’histoire, à tout ce que Sartre appelle la "situation".
Confiance sans faille
Une telle entreprise ne peut se réaliser pratiquement que si quelqu’un la valide en la reprenant à son compte. C’est ce que fait Dorine avec une confiance sans faille. Ils ont connu l’un et l’autre l’expérience fondatrice de l’insécurité ; ils bâtiront ensemble, en se protégeant mutuellement, le socle sur lequel écrire sur l’insécurité qui est la vie même. Ecrire est sa vocation. Elle l’aide, professionnellement aussi, devient sa documentaliste, son interlocutrice, sa première lectrice, sa seule critique, armée d’une capacité de jugement imparable. Galère d’abord, longue, décourageante parfois, pour lui, après l’inaboutissement de l’essai philosophique ; joie partagée, quand Le Traître paraît, de voir leur vie s’ouvrir aux autres et ceux-ci l’accueillir parce qu’à eux deux ils illuminent, affectivement autant qu’intellectuellement. Dorine est sociable, spontanée ; Gorz est intelligent, extrêmement, introverti, rétractile. Il va changer. Dans Lettre à D., il explique l’effet de la publication d’un livre quand celui-ci est reconnu : "Tu as souvent dit que ce livre (Le Traître) m’a transformé à mesure que je l’écrivais. (…) Ce n’est pas de l’écrire qui m’a permis de changer ; c’est d’avoir produit un texte publiable et de le voir publié. (…) Magie de la littérature : elle me faisait accéder à l’existence en tant même que je m’étais décrit, écrit dans mon refus d’exister. Ce livre était le produit de mon refus, était ce refus et, par sa publication, m’empêchait de persévérer dans ce refus. C’est précisément ce que j’avais espéré et que seule la publication pouvait me permettre d’obtenir : être obligé de m’engager plus avant que je ne le pouvais par ma solitaire volonté, et de me poser des questions, de poursuivre des fins que je n’avais pas définies tout seul."
Ils reçoivent ensemble, dans un village de l’Aube, au seuil de la belle maison simple pour laquelle ils ont quitté Paris dans les années 1980.
Du pré d’un hectare autour d’elle, ils ont fait un jardin avec deux cents arbres. Il est comme d’habitude, amical, discret, chaleureux ; elle aussi. Ils ont vieilli, lui moins qu’elle dont la pâleur frappe et les maux se taisent ; lui a pour elle toutes sortes d’attentions ; elle aussi pour lui. Il est en pleine santé, l’air fragile comme il l’a toujours eu, mais le corps mince et musclé, on le devine à sa démarche.
Elle est diaphane et souriante, précautionneuse : la douleur guette un geste de trop pour bondir sur elle. Ils sont accueillants, posent des questions ; on est venu pour leur en poser sans les mettre sur le gril.
Elle ne veut pas participer à l’entretien : c’est son livre à lui, il est le peintre, elle le modèle ; c’est lui qu’on est venu voir, dit-elle, pas le sujet du tableau à qui le tableau suffit bien et dans lequel elle ne se reconnaît pas tout à fait, même s’il dit la vérité, sa vérité à lui. Une subjectivité reste une subjectivité.
Celle de Gérard Horst (son vrai nom) est pleinement assumée sous le nom d’auteur d’André Gorz. Quand il a écrit ce texte, au printemps 2006, il n’était pas sûr de le publier, par discrétion à son égard, et puis il se demandait qui il pourrait intéresser. Michel Delorme, son éditeur chez Galilée, n’a pas hésité : il fallait que ce livre paraisse, car c’en est un, à tous les sens du mot, un livre beau, un livre nécessaire, un livre qui délivre. De quoi ? Gorz n’en est pas sûr mais écoute ce qu’on lui en dit : il délivre de la crainte d’exprimer à la première personne des sentiments pour les comprendre en philosophe existentialiste.
"J’avais déjà employé le "tu" dans Le Traître, en m’adressant à moi, pour m’objectiver, me voir tel que je pouvais apparaître à autrui, me décrire dans mes manies, dans cette fuite devant l’existence qui m’avait amené à la pensée théorique et m’y enfermait comme dans une bulle. Le Traître était un travail de libération, mais je n’y donnais aucune place à l’amour, et même je le trahissais. Mais, après avoir pris la mesure de ma position existentielle – singulière comme celle de chacun –, j’ai pu porter ma pensée sur le monde social et y décrypter l’aliénation des producteurs à leur propre produit. Dans cette lettre à Dorine, le "tu"
me sert à prendre une vue vraie sur ma vie avec elle. Dans Le Vieillissement déjà, à 38 ans, j’avais compris que, vieillir c’est accepter ce fait d’expérience : on ne fait jamais ce qu’on veut et on ne veut jamais ce qu’on fait. De sorte que chacun est hétéronome. Et pourtant, on fait ce que l’on juge devoir faire parce qu’on se sent et donc se rend capable de le faire. Ainsi s’étend, si peu que ce soit, notre sphère d’autonomie. Il faut donc accepter d’être fini, d’être ici et pas ailleurs, de faire ça et pas autre chose, d’avoir cette vie seulement. LeSocrate de Valéry le disait justement : "Je suis né plusieurs, et je suis mort, un seul. L’enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et meurt." Vivre avec Dorine, l’aimer et aimer notre vie ensemble m’a appris cela, mais je ne le disais pas, car je ne comprenais pas encore combien j’avais besoin d’elle pour écrire, plus qu’elle n’avait besoin de moi pour vivre."
Ecouter sans juger
Quand on a connu Gorz et Dorine dans les années 1970, rencontré chez eux Ivan Illich, Herbert Marcuse, Rossana Rossanda, William Klein, et des intellectuels plus jeunes et actifs dans le mouvement social comme Marc Kravetz, Tiennot Grumbach, on se souvient de leur façon absolument non mondaine de recevoir des gens qui avaient quelque chose à apprendre les uns des autres et de leur présence discrète à eux, de sa façon à lui de vous interroger sans ambages sur l’essentiel, de sa façon à elle de vous écouter sans juger quand vous aviez des difficultés personnelles. Le monde extérieur existait très fort chez eux, à Paris. Aujourd’hui leur viennent encore, plus espacées, des visites de jeunes gens que le travail de Gorz inspire dans leur action, syndicale, politique, sociale.
Des universitaires aussi qui travaillent sur son œuvre. Ainsi le monde ne vient-il pas à eux dans leur campagne seulement par les publications qu’il lit assidûment et discute avec elle pour écrire dans des revues comme Multitudes ou EcoRev. Il y publie des articles toujours très clairs, ardus seulement parce qu’ils expriment une pensée radicalement différente de celle qui règne sur l’économie politique.
Votera-t-il pour la présidentielle ? "Probablement, mais sans croire au discours des candidats qui promettent le plein emploi et l’emploi à vie.
Tous mentent sur cette question et le pire est que tous le savent.
L’avenir ne se joue pas au niveau de la politique d’État, il se construit en réalité dans les petites collectivités, au niveau communal, par des comportements sociaux qui rompent avec la logique du profit financier. C’est là que les luttes ont un sens." Sur ce sujet, il peut parler des heures, animé d’une conviction entière. Sa critique radicale du capitalisme n’a pas désarmé. Ses livres la développent de façon de plus en plus fine, acérée. Mais on n’est pas venu pour parler de théorie, il le sait. On a une question sur les lèvres, une fois la Lettre à D. refermée sur ces mots : "Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la vivre ensemble." Un exit commun à la façon d’Arthur Koestler et de sa femme Cynthia ? "Nous avons parlé de ce suicide à deux quand nous l’avons appris. Mais c’était leur histoire, presque leur combat. Je n’y pense pas et elle non plus. Dorine et moi vivons dans l’infini de l’instant en sachant qu’il est fini et c’est très bien ainsi. Pour nous, le présent suffit."
On sourit à leur chance, elle n’est pas donnée à tous ; eux se la sont donnée ; ils l’ont construite. À quel prix ? Elle seule pourrait le dire. Mais rien dans son regard ne trahit le sacrifice, "si démoralisant pour la personne à qui l’on se sacrifie", disait Oscar Wilde. Un beau couple sans enfant mais avec œuvre, ses livres, et en tout cas celui-ci, qui restera.
Michel Contat
Repères
1923 : naissance à Vienne, père autrichien, juif, mère catholique.
1939-1945 : apatride, en pension à Lausanne, études de chimie, commence L’Essai.
1946 : rencontre Sartre, à Lausanne.
1947 : rencontre Dorine, anglaise, à Lausanne.
1949 : se marie, s’installe à Paris.
1950 : journaliste à Paris-Presse puis à L’Express, sous le pseudonyme de Michel Bosquet.
1954 : naturalisé français grâce à Mendès France.
1955 : achève L’Essai, rejeté par Sartre, commence un écrit autobiographique.
1958 : publie, avec le pseudonyme d’André Gorz, Le Traître, préfacé par Sartre.
1961 : entre au comité des Temps modernes.
1964 : fonde avec Jean Daniel et quelques autres Le Nouvel Observateur.
1964 : Stratégie ouvrière et néo-capitalisme.
1974 : se retire des Temps modernes.
1980 : Adieux au prolétariat (Galilée).
1983 : prend sa retraite du Nouvel Observateur. S’installe à la campagne.
1997 : Métamorphoses du travail, quête du sens.
2003 : L’Immatériel. Connaissance, valeur et capital.
2006 : Lettre à D., Histoire d’un amour, Galilée
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Psychanalyse du suicide quotidien
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9/25/2007 08:58:00 AM
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Libellés : nécrologie, Philosophie, Témoignage
8/30/2007
« Comment un suicide peut-il faire rire ? »
Je viens de recevoir le commentaire de Alex qui précédait de dix minutes son deuxième commentaire du billet sur l’entourage du suicide.
Alex vous craignez la censure et effectivement, il y a trois passages dans votre premier commentaire que je ne peux pas laisser passer et que je vais censurer. De mon côté, je vois que votre adresse est anonyme et que je ne peux pas vous répondre directement.
Dans ce premier commentaire, vous dites des choses qui sont pourtant très importantes et très pertinentes. Et c’est pour cela que je souhaite en faire part aux lecteurs.
En particulier, le constat que vous faites d’une sorte d’impossibilité de parler du suicide. Et vous expliquez pourquoi ainsi que les conséquences que vous en avez tiré.
En regard de cette impossibilité, vous mettez une autre impossibilité, celle d’écouter. Pour que cette écoute devienne seulement envisageable avant même de devenir possible, vous affirmez l’exigence (pour le psy ou l’entourage) de « ne pas dire les choses qu’il veut entendre ». C’est en effet un écueil possible sur lequel échouent bien des écoutes….
Cela prouve une chose. Il y a des conditions à la parole. Pour qu’elle puisse circuler, il y faut au moins un bon entendeur qui ne va pas y mettre ce qu’il voudrait y entendre. Que la psy soit l’un des métiers où la parole soit bloquée est vrai. Cela peut très bien ne pas passer. Freud l’avait suggéré à demi-mots en évoquant trois métiers impossibles : gouverner, soigner et éduquer, dans Analyse terminée et analyse interminable (1937).
Enfin, vous opposez « l’envie de mourir » à ne pas confondre avec « l’envie de ne plus vivre ».
Toutes ces choses que vous dites me paraissent justes. Alors, plutôt que de publier votre premier commentaire à la suite du billet, je préfère publier votre commentaire dans un nouveau billet (en censurant les trois paragraphes évoqués).
Une chose est certaine, vous devriez prendre la plume plus souvent pour dire ce que vous pensez !
Je laisse la parole à Alex.
_______________________________________
Alex : « bon je ne sais pas si vous allez recevoir ça une fois ou zero ou 30 fois parce que j'envoie et ça ne part pas. Désolé. Pour moi, le suicide n'est pas non plus un acte héroïque ni de lâcheté comme le pensent les "biens portants" (qui sont arrogants de bons mots si blessants envers une personne qui vient de se suicider). Je ne connais pas d'autres "suicidaires" ou suicidé-raté, je ne peux pas parler de ça avec quelqu'un donc. Parce qu'en parler avec d'autres est impossible. Non seulement elles ne me comprennent pas, mais en plus elles se trompent et persistent dans leur erreur. Alors ce que fait un suicidaire a sans doute plusieurs raisons puisque ça peu avoir plusieurs causes et que nous ne sommes pas tous nés dans le même moule. Moi, j'y voyais juste une fin au cauchemar et à la souffrance ! Si vivre est devenu la pire des choses, il semble "logique" que l'inverse me libèrera, c'est ce que je pensais. Je n'avais pas "envie de mourir" mais simplement "envie de ne plus vivre" ce qui, même si ça doit mener au même endroit, n'est pas la même chose. La nuance semble échapper à certain. Dommage, on ferait un grand pas à essayer d'écouter les suicidés, suicidaires, suicidants, peu importe le nom, au lieu de leur mâcher les phrases et de prendre parole pour eux avant qu'ils n'aient exprimé quoi que ce soit. Quand ça m'arrive, qu'une personne dit des tas de choses fausses pour se rassurer elle-même, je décide de la laisser aller sur sa route et de faire comme si elle avait raison. Ca m'isole encore plus, ça m'éloigne encore plus. Parce qu'elle a cherché à dire des choses qu'elle veut entendre au lieu d'écouter les miennes de choses, qui sont dérangeantes, certes, je ne le sais que trop bien, mais qui sont là, dans ma tête ! On m'a par exemple, presque interdit de parler de suicide et d'hospitalisation psychiatrique (autour de moi) parce que les gens autour de moi avaient peur de l'hosto et du suicide. Ils n'ont pas compris qu'ils m'ont barré la seule route qui pouvait me soulager et m'aider. Alors j'ai fait semblant d'être d'accord avec eux, avec ça, j'ai dû quitter l'hopital parce que 48h après, me voyant debout et non en train de vomir mes tripes (eh oui un suicidaire ça ressemble à quelqu'un de tout à fait "normal) c'est dingue non ?) ils pensaient que je n'avaient rien à faire ici et que ce n'était pas ma place, ils n'arrêtaient pas, lors de leurs coups de téléphone (que je haïssais) et de leurs visites (que je détestais encore plus) de me dire de sortir d'ici, de partir, d'aller chercher mes affaires et qu'ils allaient m'emmener là, maintenant, tout de suite ! Me stressant encore plus, m'habimant encore plus, même ! J'en ai eu marre de cette souffrance supplémentaire, j'ai laissé faire, je suis parti. Résultat, ils m'ont laissé tombés parce que je leur fais peur quand je parle de suicide ou simplement de dépression, je me retrouve seul, je n'ai plus la force de lutter contre quoi que ce soit, plus la force d'aller voir un médecin, un psy, d'aller à l'hôpital, aux urgences psy, de consulter qui que ce soit, d'appeler sos-machin-truc etc... Et si je m'exprime, on censure parce qu'on a peur de ce que je viens de dire... C'est tout ça (et pourtant je ne m'exprime pas très bien, je trouve) que je dis, quand je dis que c'est dommage et qu'on ferait un grand pas à écouter l'autre ! Comme pour l'écouter faut le laisser parler, forcément, on n'y arrivera pas. (…)
Je prends l'exemple de Dalida, dont les suicides à répétition faisaient rires certains "humoristes" de la télé... Comment un suicide peut-il faire rire ? Qui que ce soit, Dalida ou Mr Truc-Bidule, y'a pas à rire de ça. Il faudrait plutôt se dire qu'il y a là un grand échec, celui de ne pas avoir vu la souffrance, ne pas avoir déchiffré les signes etc. Avant le suicide, l'acte, pour ma part il y a toujours eu un suicide "social". (…)
Pour l'avoir fait quelques fois, comme Dalida (y'a t-il un humoriste qui veuille en faire un sketch ?) je sais que certains disent des choses horribles après comme : - il l'a fait exprès pour nous faire du mal. - je ne comprends pas, moi aussi il m'arrive de ne pas aller bien je ne me suicide pas ! - il n'a pas pensé au mal qu'il fait. - il ne nous aime pas. - il n'a pas pensé à sa fille, etc. Ah bon ? Je suis donc non seulement seul, isolé, malade, presque mort et j'ai non seulement raté ma vie et ma mort, mais voila qu'en plus je n'ai pas de cerveau et je ne pense pas !!! Qu'est-ce que j'ai pu avoir mal de tout ça. Il aurait mieux valu qu'ils ne viennent jamais me voir, si c'est pour faire mal à quelqu'un qui souffre, je ne vois pas l'intérêt ! Quand à ceux qui pensent que je suis une "tafiole" parce que je me suis suicidé et que c'est de la lâcheté que de se suicider... Je n'ai rien à leur dire. Mon silence est sans doute ce qui leur va le mieux. Encore un mot. Vous avez des amis ? Alors, comme tous les suicidaires, vous savez qu'il ne faut pas leur en parler. Vous allez les ennuyer, eux, ce soir, ils avaient prévu une soirée moules-frites alors vos éternels états d'âmes, ils s'en passeront bien. C'est une erreur, et une vérité en même temps. J'ai abimé mes amis en leur demandant de l'aide et en ne m'apercevant pas que je les "gonflais" semaine après semaine à répéter la même chose, que "non ça va pas fort" etc... Oui, c'est long, la dépression, ça prend un temps fou, et pardon de ne pas vous avoir dit "oh oui génial, je suis guéri depuis le lendemain où je suis allé voir le médecin". (…) Merci de m'avoir lu. Tant pis pour la censure, j'ai dit quelque chose. J'ai osé ouvrir la bouche. Encore une chose que je vais sans doute regretter ». Envoyé par Alex à Psychanalyse du suicide quotidien le 8/30/2007 04:36:00 PM
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8/30/2007 08:04:00 PM
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Libellés : Témoignage
4/05/2007
Je ne suis pas assez forte, trop de pression au travail
Isabelle Béal1 a été repêché dans un « bras mort » de l’Ain huit jours après son passage à l’acte.
Ce qui frappe c’est l’incrédulité : on n’imagine pas qu’il soit possible de se suicider à cause du travail » ou encore : « si c’est arrivé à Isabelle, cela peut arriver à tout le monde. Elle faisait partie de ces personnes qu’on n’aurait jamais crues capables d’un tel geste ».
Je crois qu’il s’agit d’un effet de réel.
Comme pour les tours du 11 septembre. Il y a déjà eu de nombreux films de fiction dans lesquels la possibilité d’une attaque terroriste d’ampleur était évoquée. Mais quand c’est arrivé, on n’avait jamais cru que cela soit possible.
Ce genre de réel surprend. Ce qu’on avait imaginé dans les scénarios les plus fous était encore en dessous de ce qui s’est produit.
Car sa famille a bel et bien constaté sa souffrance depuis six mois auparavant. Son mari : « elle ne parlait que de ça » et une collègue : « elle pleurait tout le temps ». Elle « n’osait pas faire de bruit ». Son mari, alarmé à juste titre, lui avait proposé d’essayer de réagir à la tension qui venait de s’accroitre du fait d’un changement de direction six mois avant.
La journaliste insiste sur la réaction des collègues d’Isabelle Béal. Même si Sodexho, sa société, a envoyé une gerbe de fleurs et un représentant de la direction pour son enterrement, son directeur régional prétend qu’elle « n’a jamais fait part de problème particuliers au sein de l’entreprise ». Encore une formulation ambiguë et inutile qui relève du déni pur et simple. Comme je crois l’avoir montré ici et là, ce genre de refus est mortel.
On finit par se demander s’il ne vaut mieux pas que la direction se taise plutôt que de laisser penser qu’elle a été sourde à la souffrance d’Isabelle.
Sodexho est une filiale de Renault. Renault : un hasard ?
1- « Je ne suis plus assez forte, trop de pression au travail », par Alice Géraud, Libération du 4 avril 2007
Extraits de l’article
Responsable dans un restaurant Sodexho, Isabelle Béal, 41 ans, s'est suicidée.
«Je ne suis plus assez forte, trop de pression au travail»
Par Alice GERAUD
Libération, mercredi 4 avril 2007
Lyon correspondance
« Isabelle Béal était chef de groupe dans le restaurant d'entreprise Sodexho de l'usine Renault Trucks à Saint-Priest (Rhône), dans la banlieue lyonnaise. Un poste «stressant», disent ses collègues de travail. «Depuis six mois, elle vivait très mal la pression qu'elle devait porter sur ses épaules, elle ne parlait que de ça, mais je ne pensais pas qu'elle en arriverait là», explique son mari Franck Galliano ».
« Selon Nathalie Genevoix, une de ses collègues et amie, Isabelle Béal, fille «compétente et intelligente», subissait une pression importante de la direction de son restaurant. «On lui demandait de se faire respecter et obéir. Ce n'était pas évident pour ce petit bout de femme.» «Depuis quelque temps, elle pleurait tout le temps.» Isabelle Béal avait sous sa responsabilité une quarantaine d'employés, surtout des femmes, et devait assurer l'organisation de 1 500 repas par jour. Entrée comme serveuse chez Sodexho, elle avait peu à peu gravi les marches de l'entreprise. Avec une certaine fierté, mais aussi avec le sentiment de se retrouver souvent prise en étau entre l'équipe, «les filles», ses copines, et la direction de Sodexho ».
Pressions
Selon son mari, « les problèmes remontent à un changement à la tête du restaurant. Depuis six mois, il n'y a en effet plus qu'un seul gérant (au lieu de deux auparavant) et les relations entre Isabelle et lui étaient tendues. Son mari pense qu' «elle n'a pas supporté les charges supplémentaires, les obligations de rentabilité, la pression de son supérieur».
© Libération
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Psychanalyse du suicide quotidien
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4/05/2007 05:20:00 AM
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Libellés : Témoignage, travail
3/30/2007
« Gêne éthique » : la « science » génétique alliée de la tendance suicide
A lire absolument : le témoignage d’un praticien hospitalier psychiatre proposé par Pierre Sidon sur le site de la SARP
Le patient de ce psychiatre est convaincu de n’être rien d’autre qu’un objet d’étude génétique de la part du service hospitalier universitaire qui « l’accueille ». Où les chercheurs en génétique familiale en psychiatrie sont les alliés objectifs de sa tendance suicide. Sa mère a du le rattraper au cours d’une défenestration.
Ces chercheurs ne font qu’alimenter son « sentiment inexpugnable d’être en trop » et pousse ce jeune homme à « rejoindre l’objet néant qu’il est pour l’Autre".
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Psychanalyse du suicide quotidien
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3/30/2007 11:09:00 AM
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Libellés : génétique, Témoignage
3/20/2007
Suicides chez Renault. Travail, fierté, culpabilité
Nous pouvons lire un très beau reportage de Sonya Faure dans Libération (le 20 mars 2007) sur le Technocentre de Renault, alias « la ruche » ou « la cathédrale ».
Où l’on peut lire que ce centre crée l’anonymat, de l’impersonnel (les employés vont expérimenter des bureaux qui ne leur appartiendront pas) et la solitude.
Sous prétexte de travail « avec d’autres cultures », l’entreprise vise à toujours plus de rendement (sous-traitance et délocalisation des bureaux d’études en Corée, Roumanie et Brésil).
L’arme employée pour obtenir ces résultats est l’évaluation : « Au déjeuner, ça parle technique ou Formule 1. «Ils ne parlent que boulot, rapporte un vieux syndicaliste. Sauf à la fin de l'année. Là, il n'y en a que pour l'entretien d'évaluation. Ils en ont une peur terrible ».
Résultat : personne ne se connaît, à la direction ils « ne sont même plus obligés de nous dire bonjour ».
Renault. Travail, fierté, culpabilité
Au Technocentre de Guyancourt, 12 000 ingénieurs, techniciens et sous-traitants s'affairent à concevoir de nouveaux modèles Renault. Trois suicides en quatre mois ont jeté une lumière crue sur le stress généré par l'exigence croissante de résultats. Tous disent pourtant avoir «un losange sur le coeur». Reportage.
Par Sonya FAURE
Libération, mardi 20 mars 2007
Il dit que ça en impressionne plus d'un. «Je me déplace dans "la ruche" sans me perdre.» «La ruche», c'est le bâtiment phare du Technocentre de Guyancourt (Yvelines), où sont conçus les nouveaux véhicules Renault. Marc Cazadamont jure même pouvoir y retrouver n'importe quelle salle de réunion il y en a plus de 200. Il s'empare d'un paper board et d'un feutre. Dessine des carrés, des rectangles, des cascades et des rivières qui coulent : le Technocentre. Il pointe son feutre sur un carré : «Là, c'est la ruche. Le bâtiment est structuré comme une rue. Du numéro 1 au numéro 10. Au premier étage : les peintres ; au deuxième, les écrivains ; au troisième, les scientifiques. Classés par ordre alphabétique. Par exemple, si vous avez une réunion au connecteur 10, salle Einstein, c'est tout au fond du hall, troisième étage. La salle Dürer, c'est deux étages en dessous... Vous voyez bien qu'il y a une logique.» La ruche, une impressionnante serre lumineuse qu'on appelle encore «la cathédrale». C'est de là-haut, d'une passerelle suspendue, que le premier des suicidés s'est jeté. C'était en octobre dernier. Le Technocentre est une petite ville de 150 hectares. Des bâtiments modernes et gris pâle, une rocade, des giratoires, un coiffeur, un pressing, un ciné-club et une médiathèque, une rivière artificielle et un bassin de rétention, qu'on appelle «l'étang». C'est dans l'étang que le deuxième mort du Technocentre s'est noyé. En janvier. Et puis il y a eu Raymond D., le troisième, qui s'est pendu chez lui le mois dernier, en laissant une lettre à sa femme. Il ne se sentait «pas capable de faire ce travail», «trop dur à supporter».
«Avant, ici, c'était la campagne. Le Technocentre est sorti de terre en 1998. Tout est neuf. C'est beau, hein ?» Marcel Sarpaux a 54 ans. Il est secrétaire du comité d'entreprise et représente le syndicat des cadres, la CFE-CGC, première organisation du Technocentre. Il débute ses phrases par «comme dit le président», quand il rapporte les propos de Carlos Ghosn, le PDG du groupe automobile. Au volant de sa Renault Scenic, il balaie de la main le Technocentre : «Les bâtiments sont bas pour mieux s'intégrer dans la nature. Ils ont fait de gros efforts en termes d'architecture paysagère.» Et dans le paysage, 12 000 ingénieurs, techniciens et sous-traitants qui dessinent les ailes d'un véhicule, étudient les normes de sécurité des nouvelles roues ou montent les prototypes. Carlos Ghosn a prévu le lancement de 26 nouveaux modèles d'ici à 2009 afin de faire face à un environnement de plus en plus concurrentiel. En 2006, le bénéfice net du groupe automobile a chuté de 15 %.
«Depuis les suicides, on en a entendu beaucoup sur notre Technocentre. Ce n'est pourtant pas Germinal», proteste Marcel Sarpaux. Ils n'ont qu'une peur : qu'on les prenne pour «12 000 suicidaires potentiels». Après le choc, ils ont d'abord tenté de rationaliser. «Celui-ci avait déjà fait une tentative», explique un ingénieur. On dit aussi : «On ne peut pas éviter que les gens se suicident : la France est le pays où l'on consomme le plus d'antidépresseurs.» Mais le dernier décès, celui de Raymond D., personne n'a compris. Les médias ont convergé, Ghosn s'est exprimé. Et le groupe automobile a lancé un «plan d'action» pour mieux vivre au Technocentre : 110 embauches, une «journée de l'équipe» pour renforcer la cohésion, un directeur d'établissement spécialement chargé des conditions de travail au Technocentre. «Raymond D. était bien dans sa vie familiale, bien vu par sa hiérarchie, rapporte Marcel Sarpaux. Il suivait une formation diplômante et allait sans doute passer cadre. Toutes les conditions étaient réunies pour bien vivre.» Très investi dans son travail, comme l'écrasante majorité des salariés du Technocentre. Heureux de travailler pour Renault. «D'avoir un losange sur le coeur», répètent-ils en boucle.
Ils répètent aussi que Renault a toujours su lancer des modèles innovants. Qu'aimer l'automobile, c'est une passion, comme les cheminots aiment le train. Même les jeunes embauchés, ramassés par les bus à la sortie de l'entreprise, s'habillent encore parfois avec la cravate et la chemise siglées. Au déjeuner, ça parle technique ou Formule 1. «Ils ne parlent que boulot, rapporte un vieux syndicaliste. Sauf à la fin de l'année. Là, il n'y en a que pour l'entretien d'évaluation. Ils en ont une peur terrible.»
«Fiers de lancer 26 véhicules»
Car Carlos Ghosn a un principe : «Un salarié engagé est un salarié qui adhère aux objectifs et à la stratégie du groupe et qui est prêt à se dépasser pour assurer le succès de l'entreprise.» Une enquête a été lancée en interne pour «évaluer le niveau d'engagement des salariés». Pour la première fois l'année dernière, la prime de performance des cadres a été conditionnée à un indicateur de rentabilité financière : la marge opérationnelle du groupe. Un nouveau système d'évaluation, plus individualisé, a été instauré. Certains cadres applaudissent : «On a encore le droit à la différence et à la concurrence, non ?» Pour d'autres, c'est une pression supplémentaire. «Le Technocentre a été créé pour responsabiliser les salariés, explique Jean-François Nanda, secrétaire de la section CFDT. Ce qui les a d'abord valorisés. Mais cette organisation a cloisonné les rapports humains. Les cadres de proximité sont aujourd'hui débordés de réunions et de reporting (1) , et les salariés, livrés à eux-mêmes face à une exigence de résultat toujours plus précise et plus difficile à tenir. Ils culpabilisent, travaillent à la maison le soir et le week-end.» La direction du Technocentre a offert un portable et la connexion ADSL à Internet à tous ses salariés. «Soi-disant pour mieux communiquer dans un monde internationalisé», rapporte Jean-François Nanda . Mais aussi parce que chacun peut ramener l'ordinateur chez lui. «Renault vit une période clairement exigeante, reconnaît Antoine Lepinteur, le DRH du Technocentre. Mais aussi stimulante. Au Salon de l'automobile de Genève, les salariés Renault étaient fiers de lancer 26 véhicules, de faire la différence face à la concurrence.» Il en donne pour preuve les résultats de l'étude sur l'engagement des salariés : 94 % des salariés du Technocentre sont «fiers» de travailler chez Renault, 91 % «adhèrent» au Renault Contrat 2009.
«Ce n'était pas obligatoire mais fortement recommandé, raconte Marie (2), une jeune technicienne. On s'est mis à plusieurs sur un ordinateur pour regarder la présentation des résultats de Carlos Ghosn . Puis, dans un amphi, notre hiérarchie nous a repassé des extraits du discours. Elle nous a demandé si on avait bien retenu les engagements, les points clés. A la fin, nous pouvions poser des questions. Personne n'a osé.» Le discours, lui, a été mémorisé. L'ouverture au monde, les sacrifices à consentir. Le coût d'un ingénieur du Technocentre comparé au prix d'un ingénieur «low-cost», l'expression consacrée ici. «On n'est plus au temps de la R5 : chaque fois qu'on vendait une voiture, on perdait de l'argent ! lance Marcel Sarpaux . Comme l'a dit le président, on n'arrivera pas à vendre une Logan à 6 000 euros en Roumanie avec le salaire des ingénieurs français !» Des bureaux d'études ont ouvert en Corée, en Roumanie et au Brésil, qui vont récupérer une partie du travail, les tâches les moins qualifiées selon la direction. Dans certains services, les salariés de Guyancourt forment déjà les techniciens étrangers. «On donne toutes nos astuces. Mais notre métier, c'est justement des astuces : comment négocier avec tel prestataire, comment travailler tel matériau... Il faut le donner aux Roumains. Les techniciens ont l'impression qu'on leur tire leur boulot des tripes», rapporte Michel Fontaine, de la CGT. «Je ne sous-estime pas les craintes sur l'avenir. Mais l'internationalisation est justement l'occasion de répartir la charge de travail au niveau mondial, réplique Antoine Lepinteur, le DRH du Technocentre. Nous étions centrés sur nous-mêmes, nous avons l'occasion de travailler avec d'autres cultures.»
«Anonymes comme dans un aéroport»
Michel Fontaine, syndicaliste, a quelques années de maison derrière lui. «Vous vous rendez compte qu'à la cantine il y a des tables où les gens peuvent manger seuls ? Des petites tablettes en hauteur avec des tabourets hauts. Et ils mangent là, face à des plantes.» Douze mille personnes sur le site, et beaucoup de solitudes. «C'est ce qui m'a marqué en arrivant : l'isolement de certains salariés.» Stéphanie a 30 ans. Elle est employée par une entreprise sous-traitante de Renault, comme de plus en plus de personnes travaillant à Guyancourt. Son contrat de travail est reconduit tous les six mois, comme le contrat commercial de son entreprise. «En cas de coup dur, je comprends qu'ils craquent. L'organisation est complexe, il y a peu de cohésion : ils appartiennent à cette grande maison, mais ils sont tout seuls.» Sur certains plateaux en open space, les voisins de bureaux ne se connaissent pas. «Dans la ruche, évoque un technicien , ils reviennent de déplacement avec leur valise, ils se croisent avec des dossiers sous le bras, anonymes comme dans un aéroport.» Pour gagner du temps, la moindre procédure a été informatisée. Les offres d'emploi internes défilent sur un écran. Les congés se demandent via l'intranet. «On nous a mis nos vacances en ligne. A la limite, ils ne sont même plus obligés de nous dire bonjour !» rigole Michel Fontaine. La direction voudrait aussi expérimenter les bureaux partagés : les postes de travail ne seraient plus dédiés, mais distribués en fonction des présents. Un ingénieur résume : «Le matin, vous arrivez au bureau avec le même stress que lorsque vous allez faire vos courses à Carrefour et que vous vous dites : "Où est-ce que je vais me garer ?"»
Dans l'équipe de Luc, un salarié est en arrêt pour dépression. Trois autres sont sous tranquillisants. «Mais cette année, avec mes collègues, on a fait le choix de dire à nos chefs : "Tout va bien", explique le technicien, qui regarde sans cesse par-dessus son épaule pour s'assurer que personne ne le voit parler à la presse . «Quand on tirait le signal d'alarme, ça se retrouvait dans nos entretiens d'évaluation. On nous reprochait de ne pas être assez constructifs en réunion, par exemple. Ou bien c'était la réponse classique : "Il y a un dysfonctionnement ? Faisons un plan d'action, écrivons des processus pour améliorer la situation." Et ça nous ajoutait encore du travail. En attendant, j'ai des collègues qui arrivent à 6 heures du matin, repartent à 20 h 30, et qui n'y arrivent toujours pas.» Récemment, il a pourtant noté un changement : «Depuis les suicides, j'ai quand même l'impression que les collègues ont levé le pied. Comme si tout d'un coup on se disait qu'on n'allait pas continuer à s'autodétruire.»
Dans la ruche, les passerelles suspendues ont été condamnées. Dans le bâtiment, des gens avec des valises et des dossiers se croisent. Parfois sans se dire bonjour. Mais il y a ceux qui, comme ce technicien, confient : «Dès que je vais à la ruche, c'est affreux, je regarde en l'air.»
(1) Des notes de suivi à rendre à ses supérieurs
(2) Certains prénoms ont été modifiés
http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/242032.FR.php
© Libération
Publié par
Psychanalyse du suicide quotidien
le
3/20/2007 08:02:00 PM
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Libellés : Témoignage, travail
2/05/2007
Un témoignage
Ouf !
De l’air !
Dans le JT de France 2 ce midi, l’interview d’Agnès Favre qui vient d’éditer « L’envol de Sarah ».
Beaucoup de tact pour évoquer le départ de sa fille.
Un témoignage, pas un spectacle !
L’envol de Sarah, Agnès Favre, Max Milo, janvier 2007
«J'ai l'impression que je n'y arriverai jamais, et puis mon avenir me fait si peur. Je suis désolée, je n'arrive pas à dire les choses telles que je voudrais le dire, alors j'arrête.» Extrait d'une lettre de Sarah à ses parents. Sarah naît en 1980. C'est une enfant joyeuse, studieuse jusqu'au jour où ses parents déménagent dans une autre région. En quelques mois, elle perd le goût de la vie et va s'enfoncer dans la dépression. Est-elle prisonnière d'un secret inavouable ? Son frère, son père, comme sa mère, tentent de l'aider par tous les moyens et Sarah est suivie par les meilleurs spécialistes. Mais les tentatives de suicide se répètent, ponctuées de longues lettres déchirantes. Plus personne ne pourra contrecarrer le désir d'envol de Sarah. À seize ans, elle finit par sauter du pont d'Aquitaine. Étape par étape et pendant les dix ans qui ont suivi, sa mère a tenté de comprendre. Elle témoigne aujourd'hui : un livre fort et éclairant sur le mal-être des jeunes. Agnès Favre, née en 1957, a trouvé dans l'écriture un refuge à ses doutes. Elle esquisse un portrait élégant et touchant de sa fille. Elle s'adresse aux parents inquiets et interpelle une société où nombre de jeunes femmes semblent en crise identitaire. Postface de Marie Choquet, directeur de recherche à l'Inserm (Maison de Solenn), source : FNAC Extrait du livre
« Mon mari et moi travaillons pour un organisme qui propose des séjours de vacances de la belle saison jusqu'à l'automne. L'hiver, nous accueillons des retraités de tous âges. Nous essayons tant bien que mal de favoriser ce qu'on appelle le lien social, pour des personnes qui bien souvent sont des veufs, des personnes seules ou des malades, toutes sortes de gens que la vie a renvoyés à la solitude. Ironie du sort, on ne sait pas toujours empêcher dans son propre foyer ce contre quoi on lutte à l'extérieur. Enfant, j'étais moi-même assez seule. J'ai été élevée dans un monde rural au sein duquel l'oralité avait une place importante. J'ai gardé en mémoire des visages, des êtres en pleine activité de parole, des scènes de la vie courante avec des lieux et des saisons qui se croisent et s'entremêlent. J'étais un peu spectatrice, un peu mal à l'aise, un peu ailleurs. J'en ai entendu des confidences sur mon lieu de travail. Les âmes en peine sont passionnantes quand on prend la peine de les écouter. À chaque fois que j'apprends le décès d'une personne âgée, je me dis que c'est un livre qui se referme. Sarah et Baptiste aiment bien les côtoyer. Je leur fixe quand même des limites, car nous habitons un logement de fonction et je tiens à ce qu'ils distinguent notre lieu de travail et la maison. Tout le monde les apprécie, les personnes que je côtoie me répètent à l'envi combien ils sont mignons et polis. En revanche, ils voient peu leurs propres grands-parents. Nous ne pouvons les retrouver que trois ou quatre fois par an. C'est à chaque fois une joie d'aller les voir, ils nous attendent avec hâte. Ils ont neuf petits-enfants. On peut dire que mes enfants sont gâtés par leur pitre de grand-père qui aime être avec eux et les taquiner ».
Agnès Favre
(Source : FNAC )
Publié par
Psychanalyse du suicide quotidien
le
2/05/2007 02:01:00 PM
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