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9/08/2007

« Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort » (Freud)

A lire la conclusion freudienne de 1915, « Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort », nous pourrions penser que Freud encourage au suicide.

Il n’en est rien. Freud a des certitudes sur la mort, certes. Mais son pessimiste plaidoyer exclut la possibilité même du suicide. Nous sommes en pleine première guerre mondiale. Freud souffre de ses effets, plusieurs de ses amis sont au front. Sa vie quotidienne en est transformée, il ne peut plus circuler là où il aime se rendre en vacances l’été par exemple. On peut même supposer que cette guerre lui permettra de passer à un remaniement théorique important les années suivantes avec la notion de pulsion de mort. Freud est à l’arrière, il n’est pas un combattant et ne l’oublie pas. Par contre, il reçoit les témoignages de ses élèves comme Férenczi ou Abraham qui se trouvent au front.

Freud sait qu’il ne connaît pas la mort. Je crois qu’il importe de s’en rappeler pour concevoir l’acte suicide au plus près de sa réalité.

Pour commenter Freud, je me cale ici sur son texte sur la guerre et la mort de 1915 : « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ».

Nous ne savons rien de la mort et nous ne voulons rien en savoir.

Notre propre mort bien sûr.

Celle du voisin, de l’autre, de l’ennemi ou de l’étranger nous indiffère. Dans certaines circonstances, elle ne nous pose pas le moindre problème, on s’en « accommode » très bien. Pendant la guerre par exemple. De ce point de vue nous sommes tous des sauvages guerriers. Car la mort « signifiait pour (l’homme des origines) l’anéantissement de ce qu’il haïssait ». Ainsi l’histoire de l’humanité est-elle pleine de meurtres, p. 30.

Pour notre propre mort, le paradoxe est que nous l’avons à la fois « pris au sérieux, reconnue comme abolition de la vie » et à la fois « niée et réduite à rien », p. 30. Nous reconnaissons la mort de l’autre et nous nions la notre. Car, elle est strictement inexistante au niveau inconscient. A ce niveau, nous nous pensons immortels. « Personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité », p. 26.

Mais avec la première guerre mondiale, l’homme ne pouvait plus « tenir la mort à l’écart, parce qu’il y avait goûté dans la douleur que lui avait causée en mourant le disparu, mais il ne voulait pourtant pas le reconnaître parce qu’il ne pouvait se représenter mort lui-même », p. 32. La mort n’est pas « représentée », aucune image ne permet de la figurer.

Est-ce que ceux qui se suicident rêvent de leur suicide ? A suivre Freud, cela ne devrait pas être possible.

Il faudrait chercher si le rêve d’un suicidaire permet de représenter sa propre mort ou si cette représentation peut effectivement se ramener à la représentation de la mort d’un autre. Il est probable que cela soit la deuxième situation qui soit vraie. S’il est vrai que le rêve ne peut que représenter le sujet, il ne peut le présenter directement sans la médiation de l’image ou du mot, alors, le rêve ne peut non plus que représenter sa mort sans passer par l’image de la mort d’une autre personne que le sujet ou un mot (qui n’est toujours pas le sujet).

L’énigme du suicide demeure. Si on ne peut se représenter sa propre mort comment peut-on la vouloir ?

Il faudrait reprendre la construction freudienne et se faire une idée du bâtiment conceptuel qu’il construit sur ces certitudes à propos de la mort. Et les fondations ne sont pas simples à mettre à jour.

Il y a l’affirmation initiale (je suis immortel), le présupposé (je nie que je puisse un jour mourir), l’axiome (je ne peux me représenter ma propre mort) et surtout une déduction.

Nous sommes une humanité de meurtriers dont la pulsion criminelle n’attend que la première occasion pour s’exprimer. Il devient facile d’élever des cloisons entre ces murs conceptuels : la civilisation, la religion, le christianisme surtout, et la philosophie, ne viennent que comme les raisons avancées secondairement pour maintenir un écart entre la mort de l’autre et la possibilité de notre propre mort.

1- L’axiome. « Notre inconscient ne croit pas à la mort, il se conduit comme s’il état immortel. (il) ne connaît absolument rien de négatif, aucune (dé)négation – en lui les contraires se recouvrent – et de ce fait ne connaît pas non plus notre propre mort, à laquelle nous ne pouvons donner qu’un contenu négatif », p. 36. Littéralement, la mort n’existe pas dans l’inconscient, elle a un contenu négatif, elle est rien, elle n’est pas représentée. Un vide absolu, un blanc illisible, un saut de lecture. Notre propre mort n’est pas une perception sensible, elle est une idée vide de signification. Ce qui explique la possibilité de l’héroïsme.

Le héro qui se lance dans la bataille ne pense tout simplement pas qu’il pourrait y mourir. « Y peut rien t’arriver », p. 36. Nous sommes comiques, nous les hommes qui comme dans les cartoons de Tex le coyote, pouvons mourir dix fois de suite dans l’épisode et nous relever à chaque fois comme si de rien n’était.

2- La déduction. D’abord la sauvagerie de la guerre. Il faut supposer ce qui la précède. Avec la guerre, il nous a fallut admettre la mort de l’autre, nous ne pouvions plus tenir à l’écart notre propre mort sans pour autant la reconnaître. Freud passe par la pulsion de meurtre. Elle est entièrement « déduite »: « Un interdit (« Tu ne tueras point ») si puissant ne peut se dresser que contre une impulsion d’égale puissance. Ce qu’aucune âme humaine ne désire, on n’a pas besoin de l’interdire, cela s’exclut soi-même », p. 85. Il nous faut donc en conclure que l’impulsion à tuer est d’une puissance inégalée. Cette pulsion est inaltérable et n’attend qu’une occasion pour se manifester. « Les pulsions inhibées » font « irruption vers la satisfaction si l’occasion s’en présente », ce qui montre sa « plasticité », cette pulsion « coexiste » avec les autres pulsions, elle « subsiste à côté », elle est « impérissable », p. 22.

3- Si la pulsion meurtrière est déduite, le vide de représentation de notre mort est affirmé. La raison ne peut avoir de prise sur une représentation qui n’existe pas. Elle n’a même pas à l’écarter, la représentation absente s’écarte d’elle-même. Le refus de notre propre mort demeure inaltérable. Il ne sert de rien de chercher à persuader le suicidaire de renoncer à son acte. Il se croit déjà immortel.

4- Si nous croyons immortels, la volonté de mourir n’existe pas au niveau inconscient. Seuls existent la pulsion de tuer (inconsciente) et la volonté (consciente) de tenir notre propre mort à l’écart de celle des autres. Freud ne fait aucun recours à l’instinct de conservation, ni à une prétendue « pulsion de vie », rien ne fait vraiment obstacle à ce que la pulsion meurtrière ne se manifeste.

5- Ensuite, l’histoire du Christ : « si le fils de Dieu a été forcé de sacrifier sa vie pour délivrer l’humanité du péché originel, il fut selon la loi du talion – rendre la pareille – que ce péché ait consisté en un mort, en un meurtre. Cela seul pouvait exiger pour son expiation le sacrifice d’une vie », p. 31. Cela a une telle importance que nous en avons construit un système religieux sur ces bases. La civilisation continue éternellement à dénier notre propre mort. En inventant la vie après la mort, la « persistance des âmes » et la vie avant la vie. Avec le christianisme, un pas de plus est accomplit. La vie après la mort vaut mieux que la vie elle-même. La mort est « plus précieuse », « pleinement valable », le christianisme « rabaisse la vie, que la mort termine, à une simple préparation », p. 33-34. En ce sens, la religion œuvre pour réduire l’intérêt de supporter la vie. La promesse de l’éternité pousse à chercher à maintenir dans l’au-delà le refus de notre propre mort.

5- Conséquences pour le suicide. La pulsion suicidaire n’existe pas. L'expression du "meurtre de soi-même" (sui cider, tuer soi) est donc tout à fait adaptée ! Le suicide ne peut alors se comprendre que dans le cadre étroit d’un « suivisme » par le sujet. Le suicidaire « suit » celui qu’il vient de perdre. La mort de l’autre est fascinante : « à l’égard du mort lui-même nous avons un comportement particulier qui ressemble presque à l’admiration témoignée à celui qui a réussi quelque chose de très difficile », p. 27. Nous vivons un « total effondrement quand la mort a frappé un de nos proches » (..) Nous enterrons avec lui nos espoirs, nos exigences, nos jouissances, nous ne nous laissons pas consoler, et nous nous refusons à remplacer celui que nous avons perdu. Nous nous comportons alors comme une sorte d’Asra, ces êtres qui suivent dans la mort ceux qu’ils aiment », p. 28 (allusion au poème de H. Heine, « Der Asra » dans Romanzero. Les Benou-Azra étaient une tribu arabe célèbre en amour). J’ai recherché des informations sur les Asra. Mais, pour l’instant, je n’en trouve pas….

6- Le raisonnement est le suivant : je ne peux pas mourir de toute façon, par contre, il faut que l’être que je viens de perdre continue à vivre. Je vais alors lui prêter ma vie inaltérable pour qu’il continue à vivre dans l’au-delà. D’où l’exemple d’Ulysse parlant à Achille : « ne t’afflige pas d’être défunt, Achille » ! Ou encore, la version de Heine aussi citée par Freud : « moi, le Pélide, le héros mort, prince des ombres au souterrain séjour ».

7- Freud, des années plus tard, maintiendra cette conception. Le suicide est le produit d’un acte du sujet conscient auquel s’allie la force d’une pulsion meurtrière inconsciente d’une « puissance inégalée » : « Peut-être personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si premièrement il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et deuxièmement ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne », (« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion).

8- Y-a-t-il une issue ?

Freud condamne clairement l’action néfaste de la civilisation et de la religion qui donnent des arguments et des occasions à la pulsion meurtrière de s’exprimer et empêche le sujet de « supporter » une vie difficile.

« Ne devons-nous pas convenir qu’avec notre attitude de civilisé à l’égard de la mort nous avons, une fois encore, vécu psychologiquement au-dessus de nos moyens et ne devons-nous pas faire demi-tour et confesser la vérité ? Ne vaudrait-il pas mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente à l’égard de la mort, que nous avons jusqu’à présent si soigneusement réprimée. (…) cela présente l’avantage de mieux tenir compte de la vraisemblance et de nous rendre la vie de nouveau plus supportable. Supporter la vie reste bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche. (…) «Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort », p. 40.

« S’organiser pour la mort », contrairement à un appel au suicide, est un plaidoyer pour supporter la vie. Freud propose de « faire une place » à la mort, une signification « vide de représentation ».


Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, petite bibliothèque Payot, 15, Paris, Payot, 1981

Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

7/12/2007

La pension des suicides

Un hôtel indien, la pension Mukti Bhawan, « la maison du salut », propose à ses clients quinze jours pour mourir. Cette pension se trouve à côté du Gange, là où des hindous espèrent mourir sur un des bûchers funéraires allumés chaque jour. Le plus souvent les autres hôtels les refusent. Cette pension a donc trouvé un moyen de transformer l’acte suicidaire en valeur d’échange.

C’est une version grimaçante de ce que nous pouvons lire par ailleurs dans le roman de Teulé. Cette pension indienne est choquante par son cynisme et surtout le fait que la religion vient dans ce cas justifier d'inavouables mobiles de la part des proches du suicidaire. Derrière ce masque se trouvent des idées matérialistes, la vie de l’homme étant ravalée au niveau du déchet qu'il faudrait éliminer.

Nous sommes là à l'opposé des actions promues par Kristeva.

Extrait

Notre aimable clientèle est priée de bien vouloir mourir dans les quinze jours

« Accroupi par terre dans sa chambre, Narayan fait frire des piments sur un réchaud portable. A côté de lui, sa mère, Manorama Devi, 80 ans, est allongée sur un châlit de bois, inconsciente, haletante. “C’est la vieillesse. Elle a vécu longtemps. Alors, comment puis-je être triste ? confie Narayan. Kashi (Bénarès) est un lieu très important. Il y a beaucoup de temples. Je suis heureux que ma mère puisse mourir ici.” La famille de Devi ne paiera que la nourriture et l’électricité. Car les familles les plus pauvres ne paient rien pour la location de la chambre ». (…) Entre 30 et 70 personnes meurent chaque mois. (…) Prédire la date d’un décès n’est pas une science exacte : choisir le moment de se rendre à Mukti Bhawan tient du pari. “Les gens qui viennent pensent que la mort est proche, mais si elle tarde, ils sont dans la mouise”, explique Shukla. La famille de Ram Bhog Pandey, 85 ans, commence à être nerveuse. Voilà dix jours que cet ancien instituteur d’un village du Bihar gît sur le sol de sa chambre à Mukti Bhawan. “On l’a amené ici quand les médecins nous ont dit qu’il n’y avait plus d’espoir pour lui”, raconte Daya Shankar, le fils aîné de Ram, qui allumera le bûcher funéraire quand le moment sera venu. Si le vieil homme ne meurt pas dans les prochains jours, il faudra le ramener au village en train. La famille ne peut rester trop longtemps loin de la ferme. “Ce serait vraiment regrettable que mon père ne rende pas son dernier soupir à Bénarès, confie Daya Shankar. Mais qui sait, il aura peut-être une autre chance à la fin de sa prochaine vie ?”

Jonathan Allen

Hindustan Times

Courrier international - n° 871 - 12 juil. 2007

4/05/2007

« L’esthétique du suicide » selon Michel Thévoz

Michel Thévoz1 expose une thèse très intéressante sur la peinture, et l’art en général, comme une esthétique de l’effacement du sujet et de la culture. Par extension, l’art serait un suicide du symbolique et de la civilisation. Au sens où le sujet effacerait tout cela par l’acte meurtrier de son art.

Dans le même temps de son art, le sujet s’efface et accède à son humanité, par le symbole et la représentation. La figure métaphorique de ce procès serait le suicide « spectaculaire (générateur d’une iconographie foisonnante) » du Christ par « l’assomption du corps par le symbole » 2.

Mais, la croyance en l’au-delà de la mort a disparue. L’homme ne pense plus survivre dans l’au-delà quand il quitte ce monde.

Il en résulte une nouvelle esthétique qui marque la « destitution de la mort de son statut symbolique ». Un mouvement historique général de la civilisation, de l’homme de pierre à l’artiste contemporain. Ce serait un « suicide parfait », comme on dit « crime parfait ». Un suicide agnostique, « suicide de l’humanité 3». Thévoz décrit cela comme un véritable court-circuit entre l’assomption du sujet et la culture. Pour que le sujet émerge, il sacrifie ses représentations et s’efface du même mouvement.

Thévoz en donne un bon exemple à travers son analyse du parcours de Martin Luther. Il s’est pendu.

Luther était anti-papiste, il fut excommunié. Son père d’origine paysanne avait pu accéder à la bourgeoisie au moment où le capitalisme émargeait. Ce nouvel ordre social imposait l’abolition du particularisme, des singularités régionales et de toute solidarité communautaire, afin de promouvoir un nouvel appareil de production. Cela supposait que le corps devienne une force de travail neutre et interchangeable, libéré de ses impulsions sexuelles. Au XVIème siècle, cela supposait la répression de la sexualité, la satanisation du désir, la diabolisation du corps et de ses pulsions. Ces changements devaient conduire à la mort incontournable de la civilisation précédente.

Luther aurait perçu ces changements, flairé « l’impasse léniniste » à laquelle ils conduisent, leur monstruosité, mais aurait refusé « le passage immédiat de la communauté féodale organique à la solidarité sociale de type communiste » 4. Son mot d’ordre politique fut : « chrétien de tous les pays et de toutes les conditions, connaissez votre abjection, dévalorisez-vous, apprenez la solitude et dispersez-vous ! » Il a ouvertement spéculé sur la « vertu pédagogique du scandale », l’idée de la faute consommée, en connaissance de cause.

Par exemple, il se maire avec l’une de ses nonnes, il édite des écrits scatologiques et anti-papistes. Insolent, Luther disait : « ceci est mon corps, ceci est ma merde, voici dans toute sa crudité ce qui doit disparaître pour qu’advienne l’homme sans qualité des temps futurs, voici ce que Calvin s’apprête à censurer et à bétonner sous ses ordonnances ecclésiastiques, voici, dans une ultime représentation, le théâtre de ce que fit la vie et de ce que sera son désenchantement » 5.

Exemple : « Le pape ? C’est la merde que le diable chiée dans l’Eglise, c’est sous-trou et l’arrière-trou du diable, par quoi ont été chiées dans le monde ces multiples abominations que sont la messe, les moines, la moinerie et toutes sortes de débauches » (Martin Luther).

Et en effet, Luther « nargue » l’humanité et la « tourmente » (selon ses termes). Il « court-circuite 6» la civilisation par son passage à l’acte.

Conclusion de Thévoz : « Luther n’a pas été un suicidé de la société, il l’a suicidée : « c’est tout un monde, celui de son enfance, condamné par l’ordre nouveau, que, à l’instar du joueur de flûte de la légende, il a théâtralement entrainé dans l’obscurité définitive en se passant la corde au cou 7».

Où l’on comprend que Luther montre l’inversion du sujet et de l’objet dans le passage à l’acte. Dans ce dernier, celui qui tue n’est pas celui que l’on croit, l’objet tué non plus.

Cet angle d’approche laisse songeur. Que dire de son extension au 11 septembre ? Un passage à l’acte indiquant la fin d’un monde symbolique et marquant le passage à une autre réalité ? Thévoz le suggère…

1- Michel Thévoz, L’esthétique du suicide, Paris, Les éditions de minuit, Paradoxe, 2003

2- p. 14

3- p. 18

4- p. 34

5- p. 33

6- p. 36

7- p. 37

11/28/2006

La religion comme pousse au suicide

Patrick Declecrq nous rappelle une chose qui n’est pas si souvent évoquée. Que le monde des croyants est traversé par le mortifère. Ce spectre s’étend « du simple jeûne à l'auto-immolation, en passant par les mutilations sexuelles ». Le délire religieux est toxique et fou pour le croyant. Il l’emporte vers sa destruction.

L’originalité de Declercq est de penser que le blasphème, « à propos duquel il faut d'ailleurs rappeler la notion logique et théologique élémentaire qu'il ne concerne stricto sensu que le croyant lui-même », serait un moyen de lutter contre la pente destructrice de la religion.

Je vous reproduis l’article de Declerck ci-dessous.

__________________________

Du blasphème comme nécessité, par Patrick Declerck

LE MONDE | 24.11.06

A propos de l'affaire Robert Redeker, professeur de philosophie menacé de mort après avoir osé critiquer l'islam dans une tribune parue dans Le Figaro, Renaud Donnedieu de Vabres, successeur d'André Malraux au ministère de la culture s'est, le 20 novembre, cru obligé de rappeler "le devoir de responsabilité aux élites". "La science, précisait le ministre, peut aussi être mise au service de l'intelligence, pas de la caricature." Et tout en trouvant évidemment "honteux" que M. Redeker ait été menacé de mort, il a reproché à la tribune signée par ce dernier de ne pas être "sophistiquée"...

Je ne sais trop ce que le ministre de la culture entend par les "élites". Je sais encore moins, au vu de ses propos chattemites, ce qu'il veut dire au juste par "devoir de responsabilité". Ce que je sais, en revanche, c'est qu'après Nietzsche et Freud il est difficile à. un lettré de considérer autrement le fait religieux que comme une béquille métaphysique à l'usage des esprits épuisés que l'inéluctabilité de la mort et l'horreur de la corruption des corps effraient au-delà de ce que leur faiblesse peut supporter.

Cette terreur les conduit alors à se bricoler pauvrement des arrière-mondes consolateurs des misères d'ici-bas, un ici-bas dévalué au profit de promesses eschatologiques de rédemption post-mortem. Monnaie de singe avec laquelle les prêtres et la divinité récompensent les comportements dits "moraux", dont la toxicité et la folie se déclinent du simple jeûne à l'auto-immolation, en passant par les mutilations sexuelles. Les religions, toutes les religions, sont ainsi des délires de l'humanité et, comme le démontrent ad nauseam l'histoire et l'actualité, des délires dangereux.

Non seulement on ne voit pas en quoi il serait "responsable" de taire une telle position critique, mais il apparaît au contraire que le devoir le plus élémentaire est de lutter contre ces entreprises d'essence mortifère que sont les religions. Non seulement il ne leur est dû aucun respect intellectuel et éthique au-delà du cadre légal de l'exercice de la liberté de culte, mais encore convient-il de les combattre philosophiquement en en dénonçant, chaque fois que faire se peut, l'imbécillité, la fausseté, la dangerosité, l'escroquerie, et le grotesque profond. Ridiculiser la religion est une vertu. Le blasphème, à propos duquel il faut d'ailleurs rappeler la notion logique et théologique élémentaire qu'il ne concerne stricto sensu que le croyant lui-même, le blasphème est, plus que jamais, non seulement excusable, mais nécessaire. Il doit être clairement et hautement revendiqué en tant que droit.

Par ailleurs, si le fait religieux peut en toute légitimité être objet d'anthropologie, de sociologie ou d'histoire, "la science" - même dans la version précautionneusement désincarnée et châtrée à laquelle semble rêvasser le ministre de la culture -, confrontée à la réalité objective des contenus de croyances telles, par exemple, la résurrection d'un crucifié, l'exigence de l'ablation du prépuce comme signe de reconnaissance divine ou l'efficacité de la lapidation de Satan à La Mecque, "la science" n'a pas fini de rigoler...

Quant à la "sophistication" réclamée par M. Donnedieu de Vabres et ses émules, elle n'est que le masque de la litote. Une litote méprisable parce que lâche. A ces humanistes d'un nouveau Munich (accords entre Daladier, Chamberlain, Mussolini et Hitler, le 30 septembre 1938, qui ont permis l'invasion allemande de la Tchécoslovaquie), à ces bradeurs de cinq siècles de luttes occidentales pour se débarrasser enfin de l'étouffante étreinte de la peste chrétienne, à ces Daladier de l'insidieuse banalisation de l'inacceptable, à ces colporteurs du gnangnan orientaliste, rappelons que parmi la communauté musulmane néerlandaise, à l'atroce nouvelle de l'assassinat de Theo Van Gogh, ils furent à peine 200 à crier leur indignation à La Haye, le 6 novembre 2004. L'immense majorité des 900 000 autres musulmans, terrassés, il faut croire, par une indicible émotion, restèrent chez eux...

J'ai déjà eu l'occasion de dire dans ces colonnes ma détestation de l'islam en particulier et des autres monothéismes en général. Je persiste et signe.


Patrick Declerck est membre de la Société psychanalytique de Paris et écrivain.

Article paru dans l'édition du 25.11.06