10/06/2007

Le suicide d’Ophélie (1)

Je crois qu’il vaut la peine de revenir autant de fois qu’il le sera nécessaire sur le suicide d’Ophélie dans Hamlet de Shakespeare. D’abord parce que cette pièce est du rang des œuvres qui nous en apprennent beaucoup sur notre existence. Mais aussi parce que Lacan en a fait un long commentaire dans son séminaire L’angoisse en 1958.

La célèbre Ophélie meurt noyée sous un saule. Sa mort est d’abord présentée comme un accident, elle a glissé de l’arbre alors qu’elle tressait une guirlande. Mais, les vers[1] suivants lèvent toute ambigüité sur la réalité de son suicide :

«Ses vêtements s’ouvrirent,

Et telle une sirène, un temps, ils l’ont portée ;

Cependant qu’elle chantait des brides de vieux airs,

Insensible à sa propre détresse,

Ou pareille à une créature née dans cet élément

Et faite pour y vivre. Mais bientôt

Ses habits, lourds de ce qu’ils avaient bu,

Tirèrent l’infortunée de ces chants mélodieux

Vers une mort boueuse ».

Ophélie était « insensible à sa propre détresse », elle n’a rien fait pour sortir de l’eau. Ophélie, le prototype d’une féminité dont la substance est la passivité ? Ophélie se laisse-t-elle couler ? Cela a les apparences d’un accident. Mais, l’interprétation commune est bien de dire qu’il s’agit d’un suicide. Dans sa négativité, ne rien faire, cela reste un acte volontaire. C’est un acte positif, c’est faire le rien de l’acte de faire. Une abstention active qui renverse les apparences de passivité. Une fausse piste, donc. Une fausse passivité qui indique au contraire un acte réel.

C’est l’exemple classique de Durkheim à propos de la procuration en matière de suicide. Est un suicide, l’acte de la personne qui se laisse condamner à mort. Il n’est pas l’exécuteur, mais il se suicide quand même. Cela rappelle seulement que l’agent peut se disjoindre de l’action.

Un doute s’installe aussitôt. « Ou » comme appartenant à l’eau, Ophélie chantait ? L’eau, cet élément pour lequel Ophélie est naturellement formée. Ophélie avait une destinée pour laquelle « on » l’avait formée. L’eau.

Comme un poisson dont le milieu naturel est de respirer dans l’eau ou n’importe quel animal marin qui ne vit pas sans l’eau. Ophélie était sur terre une étrangère. Elle revient parmi les siens. Ophélie n’était pas chez elle à la cour d’Hamlet. Elle ne s’y trouvait comme ces ambassadrices d’un pays étranger en visite chez son voisin. La visite diplomatique terminée, elle rentre.

Plutôt qu’ambassadrice, Ophélie est une nouvelle sirène. Un poisson dont le corps et l’apparence est celui d’une femme. Un poisson qui chante d’ailleurs, ce qui est le cas d’Ophélie.

Un petit coup d’œil sur Wikipédia permet aussitôt de rectifier la signification de ce terme. Une sirène n’est pas un poisson dont le milieu naturel serait l’eau ! C’est un oiseau !

La sirène est un être moitié oiseau, moitié femme, qui chante pour entrainer les marins vers la noyade. Dans la mythologie grecque, elles sont plusieurs, trois ou plus.

L’une d’elle est Leucosie, la blanche, comme l’Ophélie du poème de Rimbaud[2]. Dans ce poème, Ophélie est encore plus évidement une sirène fantomatique et flottante :

« La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ... - On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir ».

Ulysse va dans la demeure d’Adès, la mort, pour donner une sépulture à son ami Elpènôr. Ce faisant, la troupe « meure deux fois alors que les autres hommes ne meurent qu’une fois ». Ils meurent comme tous les hommes en perdant un corps, la mort imaginaire. Ils meurent aussi dans l’oubli, ils sont effacés de l’esprit et de la mémoire des hommes, la mort symbolique. Car il est impossible de faire revivre la mort. C’est un suicide de vouloir faire vivre ce qui est mort.

Sur le chemin du retour, Ulysse va rencontrer les sirènes qui peuvent l’empêcher de revenir parmi les siens, chez les vivants, « autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en putréfaction ». C’est-à-dire dans une tombe, un amas de déchets, ce que lui et ses amis peuvent devenir. Ils risquent la mort réelle, la dislocation en morceaux éparses. Le « désert du réel » de Matrix[3].

Ulysse ne veut pas que ses marins sachent ce que les sirènes chantent et leur bouche les oreilles. Ce faisant Ulysse est un anti Antigone. Il agit comme elle pour donner une sépulture à l’être décédé. Mais, il refuse d’en assumer la conséquence. Il refuse de savoir ce que cela implique à l’inverse d’Antigone qui assume les conséquences de son acte. Tous les deux affrontent les maitres. Ulysse a la folie de penser qu’il pourra y échapper.

Les sirènes chantent la promesse de leur apprendre ce qu’est la vie (« Nous savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi devant la grande Troie par la volonté des Dieux, et nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière »). Au terme de son voyage, Ulysse a perdu tous ses compagnons marins.

Il y a une interprétation obscène du texte d’Homère qui prétend que ce sont les équivalents voilée des prostituées qui se tiennent sur le rivage. Ce ne serait qu’ultérieurement, dans le folklore que les sirènes seraient devenues des poissons, en restant des moitiés de femmes. Elles sont alors immortelles. Pendant deux siècles, elles s’amusent dans l’eau. Puis, s’ennuyant, elles se sentent seules et cherchent à séduire un être humain pour se faire aimer.

Plus intéressant encore, en Afrique de l’Ouest ou en Inde, la sirène est une divinité toute puissante, créatrice du monde des humains. Mami Watta, la mère-eau, l’eau-mère de toute chose, est représentée comme une belle femme brandissant des serpents.

Très intéressant, passionnant même pour un psychanalyste. Rappelons-nous le commentaire de Freud sur la tête de Méduse, la tête d’une femme entourée de serpents qui représente la castration. Et bien, les sirènes aussi !

Dans l’odyssée d’Ulysse, cette figure existe, mais elle est dissociée des sirènes. C’est Skyllè « qui pousse des rugissements et dont la voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas même un Dieu. Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses ».

Ophélie la sirène renvoie à un savoir mortel que les hommes ne doivent pas savoir sans mourir aussitôt. Elle est le mystère incarné de ce savoir. Le mystère étant de savoir pourquoi elle chante. Rappelons-nous, « ou » insensible à sa propre détresse, « ou » comme une créature naturellement formée pour l’eau, un être essentiellement flottant dans l’éternel et l’immortalité des sirènes. Suicidée, Ophélie est réduite à son chant comme les sirènes. Elle est pur objet voix représentant la castration étroitement associée à la seconde mort. La mort réelle dans laquelle tout se dissocie, où ce qui est assemblé s’éparpille et se disloque.

Lacan a mis en évidence cet objet que l’on avait jusque là mal aperçu. Dans le séminaire « L’angoisse », il commente la pratique du Schofar. La pure matérialité de la voix du père réel, le Dieu vengeur de Moïse qui ordonne à ce dernier de tuer son fils sans raison autre que celle de sa seule volonté. Le surmoi dans ce qu’il a de réel.

Pour les sirènes, l’objet voix est séducteur, il entraine aussitôt celui qui l’entend vers la deuxième mort. C’est un fait clinique que nous raconte la psychose. Le sujet halluciné se sent « déjà-mort ». Celui qui entend une voix s’est déjà laissé entrainer dans la deuxième mort par les sirènes.

Mais, une autre petite interrogation demeure pour Ophélie : sa mort est une « muddy death ». Boueuse ou fangieuse selon les traductions…

Suite au prochain numéro !


[1] - Shakespeare, « Hamlet », Tragédies, NRF Gallimard, Paris, 2002, p. 929

[2] - Arthur Rimbaud (1854 - 1891), Poésies (1895), Ophélie (1870)

[3] - l’expression employée au début du film quand les personnages du film sortent de la matrice, c’est-à-dire de la vie symbolique pour se trouver jetés comme Ulysse dans un monde spectral. Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel !, Paris, Flammarion, 2005

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour ces articles passionnants sur un sujet qui ne l'est pas moins, mais tellement difficile d'accès par ailleurs.

Longue vie à bibliosuicide...

Anonyme a dit…

jenny marlene:merci vs m'avez fourni la rf que je cherchais (Lacan)je travaille sur un auteur espagnol qui a écrit une"variation sur ce thème,il existe aussi une version écrite par A.Rimbauld